C comme Curriculum vitae

C’est dingue comme le temps file, cela fait déjà 5 jours que votre CV a été largement distribué au cours de votre dernière visite dans un salon de recrutement. Le premier bilan est très positif, vous ne dérangez personne avec la musique ridicule qui fait office de sonnerie sur votre portable (Tout le monde sait qu’en dehors de son mode vibreur, votre portable hurle la chanson de René la Taupe). Vous avez même fait un test, en vous appelant pour être certain que votre téléphone fonctionnait correctement. Le second bilan est aussi très positif puisque prostré chez vous, votre empreinte carbone est au plus bas. Quel dévouement pour la planète !

Devant vous les cartes de visite glanées auprès des managers rencontrés pendant le salon. Pour être sûr de ne pas oublier qui ils étaient, vous avez même annoté un petit mot au dos de chacune. Commentaire issu de l’impression laissée par les personnes rencontrées. Et cela donne : « Cravate hideuse », « Se la raconte », « a évoqué une mission chez … », « importa…djfskdhf sdfsdf » (on vous a bousculé lors de la rédaction de celui-ci). Vous hésitez à les rappeler. Vous n’êtes pas un(e) garçon/fille (barrez la mention inutile) facile, vous ne rappelez jamais, ça fait mauvais genre. Cela donne l’impression que vous êtes accro. Accro non, mais les crocs oui. Il faut faire bouillir la marmite. Il faut un boulot. Vous rappelez.

Avec le premier, vous apprenez que le numéro n’est plus disponible (et oui chez les managers aussi le turn-over est important). Le second se dit en rendez-vous et promet de vous rappeler juste après (Notez que ce connard n’hésitera pas à décrocher son portable lors de votre entretien quand vous serez en train de détailler votre parcours). Le troisième ne répond pas. Le quatrième est sur messagerie. Par contre le cinquième se souvient parfaitement de vous. Le commentaire rédigé sur sa carte de visite vous permet aussi de vous souvenir de lui. Au sortir du salon vous aviez écrit : « Dans le pire des cas. »

Et là commence, selon votre degré de mélomanie, un merveilleux solo de pipeau, flûte ou trompette, avec des envolées telles que « Tu m’avais fait si bonne impression que je me suis permis de présenter ton CV en push au client. »

Le push c’est un peu comme les enfants qui nettoient les pare-brises aux feux rouges. Le manager rencontre le client pour un profil particulier et en fin d’entretien lui propose ce qu’il a sous la main. Dans 90 % des cas le client n’en a que faire et regarde car cela fait partie du jeu. Comme le client n’en a rien à faire, il ne va pas en plus dénigrer le CV et le trouve toujours très bien. De son côté le manager tente à tout prix de lui fourguer deux ou trois consultants de plus. « Madame, Monsieur, j’ai famille à faire vivre, je offrir consultant pas cher, siouplé ! » C’est ça le push.

Autre aria bien connue, le fameux « J’ai entendu parler d’un truc, pour le moment c’est off, il n’y a pas d’appel d’offre mais je crois que tu matches à merveille avec le besoin. » Notez au passage l’utilisation du verbe matcher. Il ne s’agit pas d’un anglicisme faute de correspondant en français, d’ailleurs le verbe exact est correspondre. Mais nous sommes des winners à toute épreuve donc on ne correspond plus, on matche. Imaginez Paul Valéry écrire « Un voyage est une opération qui fait matcher des villes à des heures. » A quand le carnet de matchance cher aux collégiens. Donc apprenez qu’à partir de maintenant ce qui sera important c’est votre degré de matchitude avec le marché.

Vous avez aussi le fameux « Rien dans le pipe ». Le pipe c’est le canal divin reliant le manager aux besoins de ses clients. Besoins des clients devenus sortes de gaz ou de pétrole. Votre matière grise contre leur matière première. Et tout cela se termine généralement par «mais au fait tu m’as envoyé ton CV, je ne le retrouve pas dans la base de données. » Base de données pour un manager c’est la pile de paperasse qu’il vient de fouiller sur son bureau.

Cet anglicisme à outrance de la langue française ne traduit qu’en surface une modernité apparente que l’on se donne pour faire jeune et moderne. Elle est plutôt la preuve d’un appauvrissement très important de la langue. Le maître Capello du consultant se nomme Jean-Claude van Damme. Il a tout le vocable nécessaire pour faire un parfait consultant.

Donc le CV. Vous connaissez votre CV, vous savez parfaitement que la vie est faite d’aléas et que deux années de chômage, des stages sans fin et des expériences assez courtes ne vont pas jouer en votre faveur. Attention ! Ce qui suit n’est pas bien du tout. Les enfants, ne réalisez pas ce qui suit à la maison, il y a des risques très graves, et bla, bla, bla, bla.

On sait qu’il ne faut pas mentir, mais nécessité fait loi et vous devez travailler. Et voici donc le Dr Jekyll qui devient M Hyde. L’honnête travailleur qui devient un malandrin de consultant. Le vrai CV qui devient une couverture. Alors quelques points sur votre nouveau CV :

– D’abord une excellente nouvelle, le nom, le prénom et la couleur de peau n’ont pas d’importance dans les SSII. Ce n’est pas le cas partout et il faut reconnaître ce bon point à ces entreprises. Ce ne serait pas forcément le cas dans une entreprise du CAC40.

– La photo, on oublie tout de suite. Vous êtes certainement une très belle personne mais mal éclairée devant un rideau crasseux vous n’êtes pas du tout à votre avantage. Cela fait trop 90′s.

– Pas de rupture chronologique dans un CV. Vous avez des blancs et bien jouez au Marty McFly, et travaillez sur la distorsion du temps. Petit conseil, prolonger une mission plutôt que de la faire démarrer en avance. Car votre manager peu avoir reçu l’appel d’offre qui vous avait fait entrer sur cette mission et s’étonner que vous ayez commencé trois mois avant sa parution. Même si le manager connaît le client il est assez rare qu’il l’appelle pour lui demander si X a fini de travailler en avril ou en janvier. Le client a un vrai boulot lui, contrairement au manager.

– Trop de détails sont à éviter. Ne dite pas que vous étiez dans telle banque, direction untel, service machin, etc. Votre manager a peut-être des consultants dans la place qu’il pourrait contacter pour prendre le pouls de votre prestation. En restant vague il lui faudra faire l’effort de chercher et là, vous êtes tranquille.

– Revaloriser vos emplois. Vous étiez grouillot à distribuer le courrier dans une PME, mettez Responsable Flux Entrant/Sortant. Mais attention, ne soyez pas trop gourmand, un job de gardien de nuit peut difficilement passer comme celui d’un Directeur de la Sécurité des Systèmes Informatiques.

– Rassurez-vous sur les langues. Si les français avaient une quelconque compétence en la matière cela serait connu. Vos interlocuteurs seront des italiens, des espagnols, des russes, devant parler en anglais (donc au même niveau que vous). Ou bien des anglais pour qui l’accent français reste So cute et des call centers en Inde où leur anglais vaut le vôtre. Dans le doute, mettez que votre anglais est opérationnel. D’ailleurs lors de votre dernière virée à Londres, vous étiez le moins saoul de tous et c’est sur vos indications que le taxi vous a reconduit à l’hôtel. Donc totalement opérationnel, CQFD.

Vous nous ferez remarquer qu’en tant que junior vous n’avez aucune expérience. Il vous reste le stage. Et là, vous pouvez dire merci à la crise. Au lieu de raconter que pendant vos mois de congés, l’étudiant, que vous étiez, gagnait son argent de poche en colonie de vacances, dites plutôt que vous avez effectué un stage de trois mois chez … et vous donnez le nom de n’importe quelle société emportée par la crise … Lehman Brother par exemple. Personne ne peut vérifier cela. Vous pouvez même donner le nom d’une boîte toujours existante. Le stagiaire ayant un statut égal à la plante verte mais inférieur à la chaise de bureau. Personne ne se souviendra de vous. Donc lâchez-vous sur les stages.

Pratiquez des sports à la con. Indiquez que vous faites de l’alpinisme. Un consultant capable de grimper sur des glaçons, ça les fascine. Le golf est très bien aussi, mais attention, tous les managers passent leurs samedis à jouer au golf, vous auriez déjà dû les rencontrer sur les greens. Vous aurez compris que les parties de pétanque, les tournois de belote et autres lotos municipaux, malgré les plaisirs qu’ils provoquent chez vous, resteront du domaine du très personnel et donc pas sur le CV. Le rugby ou la voile sont aussi très fédérateurs et indiquent votre désir d’engagement, ils aiment beaucoup. Quelque soit le sport, allez faire un tour sur le site de L’Équipe juste avant, histoire de ne pas raconter trop de bêtise au cas où vous tomberiez sur le Gérard Holtz de service.

Idem pour le trimestre passé en Afrique à reconstruire une école. Le Consulting n’est pas le petit monde de Mère Teresa. Par contre vous pouvez toujours inventer que ces trois mois vous ont permis de travailler sur l’extraction pétrolifère ou comme adjoint dans une mine d’uranium. Ceci a alors de la valeur. Votre école pour enfant victime du paludisme ne vaut rien sur un CV.

Remarque. Si vous êtes sorti de l’école il y a trois mois ne racontez pas que vous avez trois ans d’expérience, que la réalisation du viaduc de Millau c’est vous, que déjà on vous consultait dans le berceau sur le forage du tunnel sous la Manche. Un peu de modestie tout de même. Et pour tous les autres, bravo pour votre honnêteté, cela ne paye pas plus, alors encore bravo.

En conclusion, plus c’est gros et plus ça passe. Mais il faut que vous ayez les reins solides pour assumer derrière. Vous avez des scrupules. C’est très bien et normal. Mais sachez que vous serez toujours petit joueur face aux mensonges que votre manager va vous demander de couvrir sur les ajustements qu’il a apporté à votre dossier de compétences. Vous verrez, cela ira mieux demain.

La face obscure de votre CV abandonnée sur la mer du mensonge.

Prochain article : R comme Recrutement en ligne, le 15 octobre 2010

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3 commentaires pour C comme Curriculum vitae

  1. "Manageuse" dit :

    C’est de l’humour c’est ça ?? 😉 lol

  2. 1337 dit :

    ou pas …

  3. Romain dit :

    Super Article. Je suis fan. Malgré l’autodérision, il y a beaucoup de vrai dans ces articles.

    J’ai beaucoup ris sur le passage : « Le stagiaire ayant un statut égal à la plante verte mais inférieur à la chaise de bureau. Personne ne se souviendra de vous. »

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