E comme Entretien d’embauche

Toutes les cartes en main, les rendez-vous pris, les sources vérifiées, vous vous rendez à ces fameux entretiens, dont un, au moins,  doit devenir celui d’embauche. C’est le but recherché, nous vous le rappelons. Si vous pensez que nous nous échinons juste pour vous permettre de trouver un endroit chaud où passer une heure en ces temps d’hiver, changez de blog. Vous voici donc devant ces fameux locaux. Tous différents et tous semblables.

Il y a d’abord la salle d’attente et la table basse avec partout la même presse : Top DSIAssurance mon amourLa Tribune des échosMoi, la machine et le système. Ne cherchez pas le dernier magazine de foot, de mode ou consacré aux autos, il ne sera pas là. C’est du sérieux ici, vous venez cherchez du travail, pas remplir votre grille de loto sportif ! Non, en fait, il est sur le bureau du manager.

Vous en êtes au troisième numéro de Informatique, et comme vue lors du billet précédent, le manager vous reçoit avec retard. L’architecture d’un bâtiment de SSII ou de cabinet de conseil est assez simple. Des open-spaces pour stocker les managers et de minuscules bureaux qui font office de salle de rendez-vous. Salle de rendez-vous ou Meeting Room c’est le nom donné dans ce genre d’entreprise. Dans le reste du monde immobilier on appelle cela un placard à balais.

Une table, deux chaises et un poster, le décor est planté. De toute façon il n’y a pas de place pour mettre quoi que ce soit de plus. Le poster est important car il doit donner le ton et l’ambiance de la boîte. Des montagnes pour une entreprise qui va de l’avant et qui ne recule devant rien. Des régates pour une entreprise qui valorise la mise en commun pour aller plus loin. Des mêlées de rugby pour une entreprise qui est soudée et où tout le monde à sa place. De l’art pseudo moderne pour une entreprise qui n’a pas de valeur et pas assez d’argent pour faire du mécénat. Le poster c’est le début du rêve. Réveillez-vous et fuyez…

Parfois, pour des raisons de place, vous vous retrouvez dans la salle de direction. Elle est identique aux autres salles et ne varie que par le nombre de chaises et de tables. Mais accéder à la salle de direction semble être l’aboutissement de carrière de votre hôte, le manager. Avec un rien d’admiration et de méfiance il vous prévient : « Et en plus nous allons avoir droit à la salle de direction. » Pas d’emphase déplacée de votre part s’il vous plaît. Il serait assez normal que cela vous laisse de marbre. La salle de direction n’étant pas réservée aux meilleurs consultants, mais aux pires managers, incapables de réserver une salle dans l’intranet.

Le rituel est toujours le même : le manager a votre CV imprimé et une pochette cartonnée avec des cases à cocher. Ses questions et vos réponses doivent permettre de remplir les cases. « Et bien je vous propose de m’exposer votre parcours, puis je vous ferai une rapide présentation de l’entreprise et du poste pour lequel nous avons souhaité vous rencontrer (cette dernière partie est optionnelle), enfin je répondrai à vos questions. » Voici l’ordonnancement habituel de l’entretien. La présentation de l’entreprise peut devancer la vôtre, mais nous restons dans un format très classique. Un manager n’est pas un artiste, un original ou un excentrique. Il doit faire de l’argent. Il a un modèle, il le répète.

La première fois, faire sa propre présentation est assez complexe et déroutant. Un peu comme de décrire son profil sur un site de rencontres. Puis les cinq fois suivantes vous y prenez goût. Vous êtes motivés, dedans. A partir de la sixième, cela prend un aspect un peu routinier. Presque musical. C’est une rengaine que vous chantonnez. Vous savez à quel moment vous allez pousser la voix ou au contraire réduire la tessiture pour capter l’attention de votre auditoire. Vous savez où glisser ce petit trait d’humour qui provoque un sourire à tous les coups. Vous savez sur quel point détailler ou évaser votre parcours. Bref vous maîtrisez votre sujet sur le bout des doigts. C’est un peu normal, vous parlez de vous.

La répétition de la présentation permet de gommer les ânonnements et les hésitations. Elle vous permet de poser votre voix, de trouver votre rythme. Comme pour le salaire, n’hésitez pas à multiplier l’exercice dans ce but unique.

Vous remarquerez, pendant votre présentation que vous ne serez que très rarement interrompu par le manager. C’est un peu normal car vous parlez de vous, du métier et de votre expérience. Trois sujets complètements inconnus pour lui. Mais ceci crée une forme de rituel qui voudra qu’en contrepartie vous écoutiez religieusement sa présentation tout à l’heure. Par contre, contrairement à lui, vous n’êtes pas invité à pianoter sur votre portable pendant qu’il parlera.

Rappelez-vous d’être évasif au possible : «
– Vous connaissez untel ?
– Non, mais vous savez lors de ma précédente mission nous étions trois mille dans le bâtiment
 ».

Evitez le : «
– Ben oui, je le connais machin, il n’arrêtait pas de nous raconter les crasses de son manager.
– Je suis son manager… !
 ».

Viennent ensuite deux grandes écoles de rhétorique qui opposent les tenants du synthétique à ceux du volubile. Les premiers considèrent qu’un entretien carré et court marquera plus le manager par votre sens de la concision. Les seconds considèrent au contraire qu’une gouaille pagnolesque prouve votre capacité d’adaptation, votre ouverture. Les premiers pensent qu’ils n’ont pas que cela à faire. Les seconds expliquent que les SSII et les cabinets de conseil sont assez loin de chez eux pour qu’il faille rentabiliser le déplacement au maximum. Bref, vous faites comme vous le souhaitez.

Même remarque pour la présentation. Faut-il effectuer un déroulé chronologique ou au contraire focaliser votre expérience sur les besoins du poste. C’est comme vous le sentez. Fin de votre présentation début de la rigolade.

Le manager prend la parole : « Je vais maintenant vous parler de […]. D’abord nous ne sommes pas une SSII mais plus un cabinet de conseil. C’est la valeur ajoutée que nous apportons à nos consultants qui fait notre force. » C’est la mission et le client qui fait une SSII ou un cabinet de conseil, pas un manager qui le décide.

« C’est bien simple nous sommes reconnus pour la qualité de notre travail par tous les grands comptes de la place. » Ton travail ? C’est celui de tes consultants mais pas le tien. Tu veux vraiment que je te mette mal à l’aise en te citant les vraies grosses pointures de la place qui ne bossent pas avec des SSII ou des cabinets de conseil comme le tien.

« Nous ne positionnons nos consultants que sur des missions à forte valeur ajoutée et pour des courtes durée. Pour le travail répétitif nous préférons laisser cela à la concurrence. » Ce n’est pas ce que j’ai vu des consultants de ta boîte qui moisissent depuis trois ans à faire de la recette, sans aucune perspective en mission.

« Le plus important c’est la formation de nos consultants. Pour cette raison nous mettons tout en œuvre pour faciliter leur positionnement sur les missions grâce à notre base de données Formation. » Hum hum, cela veut dire que vous vendez n’importe quoi à n’importe qui. A charge pour le consultant de ramer derrière, il aura droit à deux présentations PowerPoint et un lien Wikipédia en guise de support.

« La formation est importante mais ce n’est rien par rapport au soin que l’on accorde au suivi de nos consultants. Personnellement je passe les voir une à deux fois par mois. » C’est tellement impossible, tu dois aussi recevoir de nouveaux candidats, prospecter et gérer ton portefeuille. Tu oublies toutes les formations auxquelles, toi, tu as droit et tes congés. Tout cela ne te laisse pas le temps matériellement nécessaire pour passer voir tes consultants, mais si tu le crois.

« En outre nous avons des avantages très attractifs. Une mutuelle, une prime de cooptation, une prime d’intéressement au bénéfice, une prime de vacances et un CE formidable. » Ou la la ! Tout cela, mais c’est trop. Nous aurions presque envie de payer pour travailler dans votre entreprise. La mutuelle n’est pas un avantage, il s’agit d’une obligation. La prime de cooptation cela prouve que personne ne se bat pour bosser chez vous. L’intéressement aux bénéfices, il vous suffira de mettre des objectifs inatteignables pour ne pas le verser. Une prime de vacances qui va nous permettre de nous dorer la pilule à Roubaix et vue la valeur de prime il faudra rentrer en stop. Quant au CE vous utilisez un prestataire externe ou vous proposez quinze places pour un voyage annuel dans une entreprise de plus d’un millier de salariés !

« Je pense vous avoir tout dit, vous avez des questions ? » Mais nous n’avons aucune question, c’est tellement limpide et vous avez été d’une précision quasi chirurgicale! En fait nous avons une bonne centaine de questions : Le taux d’inter-contrat, les comptes ouverts et ceux fermés ces douze derniers mois. La prime déjeuner, le treizième mois, le pourcentage de l’augmentation moyenne et médiane des salariés, le nombre de personnes licenciées dans l’année, le nombre de VRAIES formations dispensées ce trimestre, la gestion des sorties de mission à la demande du consultant, la marge qu’il compte se faire sur notre dos, le nom de trois de ses consultants pour nous renseigner vraiment sur la boîte. A part cela, non, nous n’avons pas de questions.

La suite de l’entretien se veut à bâtons rompus mais lui permet de renseigner ses cases. « Salaire souhaité ? Votre salaire actuel ?» Pensez aussi à gonfler le salaire actuel qu’il n’ait pas le sentiment que vous faites votre beurre sur son dos. Cela n’a le droit de fonctionner que dans l’autre sens. « Vous vous voyez où dans deux ans ? » Dans une salle semblable à passer un entretien d’embauche dans une autre boîte, seul moyen d’augmenter mon salaire. « Vous parlez anglais ? » Tout le monde parle anglais et il y a de très fortes chances qu’il ne vous teste pas. Donc vous parlez anglais, russe, espagnol, allemand et le grec ancien, mais au lieu d’une carrière internationale vous préférez le consulting. « Les déplacements ? Oui, non ? » Une femme, trois enfants, une maîtresse, c’est vraie qu’une mission à Niort quand on habite Paris c’est le pied. « Trois qualités, trois défauts ? » Euh, le talent, le charisme et ma modestie, voilà pour mes défauts. Pour mes qualités je dirai asocialautiste et je ne suis pas du tout corporate. « Votre disponibilité ? » Ne soyez jamais disponible de suite. Cela fait trop chômeur. Indiquez toujours trois mois et précisez que vous pensez pouvoir négocier avec votre entreprise. « Alors je vous ai parlé de l’originalité de notre modèle (c’est vrai qu’une SSII ou un cabinet de conseil c’est super original), nous apportons le même soin à notre process de recrutement. Donc lundi au big board je parle de vous, je vois les managers dont le périmètre correspond au votre. Quoiqu’il en soit un de mes collègues va vous recontacter rapidement pour l’entretien de personnalité. » Un manager qui fait passer un entretien de personnalité c’est comme une limace prof de fitness. Et cela ne loupe pas.

Ce second entretien sert juste à se rassurer sur le fait que vous présentiez le même CV, le même salaire et que vous ne ressembliez pas au Freddy, des griffes de la nuit : « Désolé monsieur Krueger mais je ne pense pas que cela le fasse et cesser de frotter vos ongles sur le verre s’il vous plait. »

A la fin de ce second entretien on vous propose de rencontrer la RH. Même cinéma que les deux premiers entretiens. Puis éventuellement un dernier entretien avec le grand patron, qui sous un air formidablement intéressé s’en fout royalement et repense à ce birdy réalisé au septième trou ce week-end à Deauville. A la fin de ce processus vous héritez d’un contrat de travail, tous les managers vous serrent la main et vous accueillent comme si vous étiez le messie. La farce peut alors continuer, mais maintenant vous êtes payé.

Nous aurions souhaité clore ce, déjà long, billet sur l’accueil de l’enfant prodige mais nous souhaitons vous mettre en garde sur l’entretien d’embauche bidon. En effet les managers, aussi, ont besoin de se former et pour se faire la main rien de mieux que des entretiens bidons. Le but sera de rôder leurs discours (tout comme vous, c’est de bonne guerre) mais aussi d’obtenir un maximum de noms chez les clients de vos précédentes missions. Ses compétences ne lui permettant pas de le faire tout seul. « Notre processus prévoit que nous puissions justifier la qualité de nos consultants, pourriez-vous m’indiquez trois références lors de vos missions ainsi que leur coordonnées. » Et voilà comment notre bleu va prendre du galon sur vos références. Petite astuce, mettez des noms bidon et le numéro de téléphone de vos ex, de votre grand-mère sourde ou mieux, le portable d’autres managers dont les cartes de visite encombrent vos poches.

Dans les objectifs des managers, il y a un certain nombre d’entretiens à mener dans le mois. Donc ne vous enflammez pas trop si vous avez beaucoup de rendez-vous. Il y a de forte chance que ce ne soit que du bâtonnage managériale. Mettez-le à profit, rodez votre présentation, testez votre salaire.

Alors, perdu pour perdu, amusez-vous un peu pendant ces entretiens bidons. Partez, entre le moment où le manager vous accueille et celui où il va chercher une salle. Car il a déjà trente minutes de retard. Regardez-le faire sa présentation en tournant tout doucement la tête de droite à gauche dans un signe de négative, agaçant pour lui. Répondez je ne sais pas à toutes ses questions. Levez-vous en indiquant que vous êtes profondément humilié, avant de quitter le bureau. Demandez le numéro perso de la standardiste. Tentez d’obtenir un pin’s, un stylo ou un autocollant de la boîte. Bref amusez-vous aussi et vous verrez, cela ira mieux demain.

Les avantages sociaux d’une SSII ou d’un cabinet de conseil.

Prochain article : M comme Mission ou Profil, le 15 novembre 2010

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4 commentaires pour E comme Entretien d’embauche

  1. Vous êtes mûrs pour écrire la suite de l’open space m’a tuer

  2. Super Menteur dit :

    Vous avez oublié l’entretien où après avoir dit la déception d’une mission, le commercial appelle le client en indiquant que vous cherchez à quitter votre boîte et propose un de ses consultants pour vous remplacer. La classe !

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