V comme Villes

Cela fait un certain temps que vous errez dans les couloirs de votre nouvelle entreprise quand un jour, un manager vous tombe dessus : « J’ai une mission pour toi c’est un poste de [mettez ce que vous voulez] chez [rajoutez qui vous souhaitez]. On fait un point dans une heure que je te présente en détail le sujet. »

Cool ! Vous allez partir en mission et cela vous ravit. Vous êtes d’un naturel optimiste et peu enclin au sarcasme. Par contre, ne nous le cachons pas, partir en mission c’est très bien. Quand le poste coïncide plus ou moins c’est mieux. Quand le client est intéressant c’est super. Mais il vous manque une information primordiale : c’est où ? Vous savez que bien que cette donnée n’est pas anodine. Elle est même très importante pour vous et totalement inconsistante pour votre manager qui n’a pas pris la peine de vous fournir le lieu de votre potentiel mission.

D’avance pardon aux lecteurs de province pour l’aspect germanopratin de ce billet. Mais l’usage intensif des transports en commun reste une particularité de l’Ile-de-France. Il y a donc 15 ans une mission cela voulait dire dans Paris intra muros. Il était impensable pour le client d’être ailleurs. La France était Paris. Et plus précisément les 1er, 2ème, 7ème, 8ème, 9ème, 15ème, 16ème et 17ème arrondissements. A l’ouest de la ligne 4 du métro pour les parisiens.

Les prix de l’immobilier ont commencé à enfler sérieusement. Les entreprises nouvelles (nouvelles technologies) se sont alors déportées : 10ème, 11ème, 12ème, 13ème, 18ème, 19ème. Rééquilibrant la folle inflation des prix de l’immobilier des deux côtés de la capitale. En raison de leur taille et nombre de salariés, les ténors du CAC40 ont quitté Paris pour sa proche couronne et/ou sa lointaine banlieue. Mais les mêmes phénomènes ont aussi impacté le personnel et les prestataires qui ont du s’éloigner pour se loger et pour qui la journée de travail s’entoure forcément de transports en commun.

Ont alors poussé des quartiers de villes, anciennement des friches ou des zones industrielles rénovées, qui sont devenus des clones du quartier Saint Lazare. A savoir des ruches débordantes d’activité entre 8h et 19h, mais désertes le soir ou le week-end. Avec des restaurants qui ne sont jamais ouvert après 20h et une absence totale de vie de quartier (pas de boulangerie, de libraire, de métiers de bouche, d’école, de café). Sauf qu’une population était déjà présente du temps de la friche et a accueilli avec joie ces implantations modernes en espérant bénéficier des retombées. Ils habitent désormais un désert en pleine ville.

Nous savons combien il est de bon ton dans les dîners en ville provinciaux de railler Paris et son jacobinisme. Pour un consultant l’aspect jacobin de la vie parisienne veut dire que l’ensemble des transports en communs, passent, convergent, arrivent à Paris. Si vous habitez le sud-ouest de la capitale et travaillez dans le sud-est, vous devrez remonter sur Paris, prendre un métro avant de pouvoir repartir sur une autre banlieue. Et oui, d’ici 10 ou 15 ans le Grand Paris et ses infrastructures permettront de naviguer entre les banlieues sans repasser par la capitale, mais pour le moment vous appréciez pleinement la joie des transports en commun. Il est à craindre que la mise en place de toutes les infrastructures du Grand Paris coïncide avec les délocalisations définitives des dernières entreprises qui ne sont pas encore totalement en Inde, au Maroc ou en Turquie.

Mais revenons à nos entreprises qui se déploient comme du chiendent dans ces anciennes friches. A tel point que le nom d’une entreprise vous permet, à présent, de savoir dans quel secteur géographique vous serez. La difficulté dans ce billet et de respecter ce principe en ne citant aucun nom.

Si nous évoquons une marque automobile représentée par un animal de la famille des félins, vous savez que vous serez en mission à Poissy. Si au contraire la marque automobile a pour logo une forme géographique c’est Guyancourt. Si votre mission doit vous conduire auprès d’une banque qui fait sa publicité pendant le tournoi de Roland Garros vous serez à Montreuil. Val de Fontenay pour cette autre banque qui fait sa publicité pendant le tournoi des VI nations. Cet assureur qui a presque le même nom qu’un parfum bon marché qui fait tomber les filles, et bien cet assureur est à Nanterre. Un autre assureur avec un nom de ville galloise sera situé à Ruel. Ainsi de suite.

Mais l’empreinte qu’ils imposent sur ces quartiers et villes est telle que pour les consultants une ville = une entreprise. Velizy et c’est une mission chez un opérateur téléphonique ; Arceuil, la même chose chez la concurrence. Saint Denis, c’est l’assureur qui a le même graphisme que Venise.

La difficulté principale réside dans la recherche d’informations. Vous ne trouverez sur le site web des entreprises que des adresses juridiques dans les beaux quartiers parisiens. Car cette règle de la ville = la mission comprend des sous divisions. Reprenons ma banque qui sponsorise le tennis, si vous êtes en finance de marché vous serez en plein cœur de Paris, si vous êtes dans la sécurité vous serez à Pantin, tout ne sera pas forcément à Montreuil. Son concurrent qui se trouve à Val de Fontenay, propose à l’autre extrémité de Paris sa banque d’investissement.

Selon les services vous apprendrez à situer votre mission. De la MOA chez un marchand de crédit et c’est Levallois, alors que la MOE vous entrainera à Saint-Ouen. Il faut donc vous constituer un atlas des entreprises sur Paris et sa région. Reprenons notre manager « Oui, donc il s’agit d’une magnifique mission de chez de projet MOA chez […] à Saint Ouen. »

Si vous avez en tête, votre atlas professionnel, vous savez que cette mission pue à cent mètres, que dans ce secteur géographique ils ne font pas de MOA et que le commercial n’a rien compris à l’appel d’offre. Vous avez été vendu n’importe comment et vous allez faire de la MOE avec votre profil MOA. Bon courage ! Il ne vous restera que la rencontre avec le client pour jouer sur votre amour de la MOA et votre haine du geek et ainsi faire échouer cette potentielle mission.

Si, jeune junior vous n’avez pas encore constitué cet atlas, votre commercial se fera alors très discret sur la mission, vous mettra la pression pour que vous réussissiez l’entretien et après disparaîtra très vite. Vous laissant seul chez le client MOE avec votre profil MOA.

Nous n’avons de cesse d’alerter sur la dure vie de consultant. En effet votre atlas n’est pas une chose figée dans le temps. Les entreprises n’ont de cesse de se réorganiser, de rapatrier des équipes, de vides des locaux, d’en revendre, d’en racheter, d’exporter des métiers. Et ce genre de données ne font jamais la une des journaux : « Bonjour aujourd’hui en titre le déménagement vers l’Inde de tous les développement de ce ténor du CAC40 qui a bénéficié des largesses de l’Etat au pire moment de la crise. Ensuite un intéressant sujet sur ces entreprises qui déménagent vers les extrémités les plus reculées des lignes RER. »

Marchez sur les grands boulevards et voyez ces bâtiments qui portent gravés sur leur fronton les noms d’entreprises qui sont parfois toujours en activité. Si elles conservent religieusement ce patrimoine, les entreprises ne sont généralement plus propriétaires de leurs murs. Elles louent leur locaux, elles louent leurs ordinateurs, elles louent leurs matières grises, elles louent le ménage, les voitures, les fleurs, le standard, les lignes téléphonique, les téléphones. A part le logo dans le hall d’accueil, le patrimoine des entreprises n’est plus composé que de placements financiers. Donc à part le logo les entreprises sont maintenant constituées de vent.

Votre atlas doit régulièrement être mis à jour, sous peine de vous retrouver assez loin. Attention aussi aux mouvements pendant votre mission. Changer d’étage, de numéro de rue, c’est folklorique, vous retrouver à l’autre bout de Paris c’est autre chose. Prenez cette mission qui vous satisfaisait ; porte à porte, vous étiez à 20 minutes de chez vous. Puis au cours de la mission les baux commerciaux arrivant à leurs termes. Vous apprenez que vous allez maintenant effectuer un trajet de 1h30 matin et soir. A aucun moment le client ne vous demandera votre avis. Vous êtes comme la plante verte, vous n’avez pas d’avis et on vous pose où l’on veut.

Petite information, si votre temps de trajet dépasser 1h30, votre entreprise vous doit une compensation. Il va de soit que c’est 1h30 aller ou retour mais pas cumulé et que cette heure et demie est calculée, non pas selon la réalité que nous subissons tous les jours, mais sur les estimations optimistes des sites internet de la SNCF et de la RATP.

Alors certains lecteurs de province auront passé outre l’ironie et les histoires parisiano-parisiennes de cet article. Ils ont eu raison, car très souvent nous sommes amenés à nous croiser. Vous êtes en mission pour une mutuelle ? Vous allez prochainement visiter Niort alors. Vous travaillez pour les laboratoires pharmaceutiques, à vous Lyon. Et voilà comment nous redessinons la carte et le territoire. Avant un VRP connaissait les villes de France grâce aux spécialités culinaires ; aujourd’hui le consultant associe une bourgade à un client. C’est pour ne pas la perdre totalement que la cuisine française vient d’être classée au Patrimoine Mondiale de l’UNESCO. Bref vous verrez, cela ira mieux demain.

Consultants quittant Paris sur sa Nef.

Prochain article : D comme Dossier de Compétences, le 10 décembre 2010

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