D comme Dossier de compétences

Après quelques divagations généralistes sur le devenir du consultant nous voici revenus à notre nouvelle préférée de Stevenson : L’étrange cas du Dr Jekyll et de M Hyde. Résumé des épisodes précédents pour nos lecteurs moins assidus que vous.

Vous avez écumé les salons de l’emploi, répondu à des centaines d’annonces, rencontré des dizaines de managers, signé votre contrat d’embauche avant de constater, sur un site de délation organisée, que vous veniez de parafer avec le diable. Mais l’inter-contrat n’a pas été de trop longue durée, votre manager préféré vous ayant dégoté une mission qui ne semble pas trop loin de chez vous, bref, les Dieux semblent veiller sur votre parcours.

« Eh coco, à propos de la mission dont je t’ai parlé, il faudra que tu me relookes ton dossier de compétences ! ». Et voilà la sentence que votre manager vous a adressée ce matin. La mise à jour du Dossier de Compétences une des plus prenantes activités pour le consultant hors mission (pour mémoire).

Relooker votre dossier de compétences ? Pimp my CV ! Le dossier de compétences est le lien entre votre manager et le client. Votre client ne peut examiner votre CV. Un client qui vous prendrait en mission sur la simple étude de votre CV tomberait sous le coup de la loi pour travail dissimulé.

Alors les SSII et cabinets de conseil ont inventé une tartufferie : Le dossier de compétences. C’est exactement la même chose avec des modifications à la marge. Un dossier de compétences c’est un CV moins vos coordonnées (postales, téléphoniques, mail), moins votre situation familiale, moins vos loisirs. Un dossier de compétence c’est un CV plus le logo de votre entreprise, plus sa charte graphique, plus de belles partitions de pipeau.

Nous savons tous que si vous êtes arrivés là, c’est qu’au départ votre CV était un peu bidonné. Ou alors vous avez beaucoup de talents que vous perdez en lisant des fadaises sur les blogs du net. Donc votre employeur n’est pas totalement dupe de cette manœuvre. Et s’il accepte si facilement c’est qu’il va vous demander de répéter cette opération de bidonnage, de l’amplifier sur le dossier de compétences, mais avec son plein accord, cette fois.

Poussons notre exemple à son extrême. Vous travaillez comme veilleur de nuit dans un hôtel. Sur votre CV vous avez indiqué que vous étiez dans la Sécurité de l’hôtel. Votre employeur va vous demander de modifier le dossier de compétences en indiquant que vous étiez dans la Sécurité des Systèmes Informatiques d’une grande chaîne hôtelière. A ce stade, si votre profil est retenu, si vous avez une belle gueule qui plaît au client, vous êtes à deux doigts de vous retrouvez dans un Security Service d’ici une dizaine de jours. Il n’est pourtant pas si loin le temps où vous commandiez des taxis ou accueilliez des touristes ivres d’activités nocturnes.

Donc un dossier de compétences c’est une page avec votre nom, fonction et années d’expérience. Puis une liste de compétences fonctionnelles et/ou métiers, la présentation rapide de vos études, les outils, langages, systèmes, normes que vous connaissez. Les pages suivantes présentent de façon détaillées vos expériences précédentes. Ce sont ces quelques pages qui doivent faire kiffer le client, lui donner envie d’aller au-delà de la lecture du dossier, de vous rencontrer et après de bosser avec vous.

Mais le client doit être aussi idiot qu’un manager car quelque soit le contenu de son appel d’offre il reçoit toujours des dossiers de compétence en parfaite adéquation avec sa demande. Le monde du client est tout rose et un joli consultant va venir à sa rescousse sur un petit poney. Pourquoi donc une telle adéquation entre les besoins du client et les compétences du consultant ? Parce qu’il existe des managers.

« Alors c’est une mission de planification de projet dans la téléphonie, tu me remets ton dossier de compétence à jour et tu le recouvres d’un peu de vernis téléphonie. » Donc obtempérant aux consignes de votre commercial, vous remodelez tout le contenu de votre dossier de compétence. Vous étiez responsable de la Qualification d’un produit d’épargne en liaison avec un centre de compétence indien ! Donc vous les appeliez souvent ! Donc vous transformez votre expérience en Qualification flux téléphone longues distances. Et le tur est joué. Et le client se dit « Mon dieu mais voici le consultant qu’il me faut, il maîtrise tous les aspects de la téléphonie ! » Et si vos connaissances téléphoniques se limitent à la saisie d’un code PIN votre manager vous dira : « Tu vas sur Wikipédia ils t’expliqueront tout ! »

Et vous reprenez les missions passées pour les modifier et les axer téléphonie et planification. Vous étiez chef de projet, vous allez réduire votre expérience à un suivi de projets sous logiciel de planification. Cette expérience de testeur sera transformée en Assurance Qualité pour mettre en avant votre goût du travail bien fait. Vous avez six mois d’expérience en planification, on va réduire la mission d’avant pour gagner trois mois et inclure le trimestre d’inter-contrat qui a suivi la mission, et cela vient de faire un an. Vous étiez en stage, cela fait des mois d’expérience en plus. Vous rajoutez deux ou trois logiciels dont vous ne connaissiez même pas l’existence il y a deux heures. Le domaine fonctionnel de la Téléphonie remplace votre métier dans l’Industrie. Un coup de vernis, une relecture et c’est plié.

Parfois, pour être certain que votre dossier de compétence soit en parfaite adéquation on vous demandera de contacter un autre consultant déjà en mission chez ce client afin qu’il vous détaille les informations à faire figurer : «
– Je postule pour un poste de coordinateur Qualité. Ils utilisent la norme [de votre choix] ?
– Pas du tout ils sont à fond sur la norme CFMA.
– Et comme outils ils ont quoi ?
– Leur b*te et leur couteau.
– Merci pour toutes ces informations. »

Mais faites attention ! Car à trop vouloir une mission, on surévalue toutes ses expériences. Mais quand la mission débutera il faudra assurer derrière, seul face au client et avec, en guise de formation, trois slides PowerPoint et le Que sais-je Téléphonie.

Ainsi une arrivée en inter-contrat s’accompagne de la phrase rituelle : « Tu me mets à jour ton dossier de compétence ! » et tout au cours de cette période il faudra à chaque proposition de mission customiser son dossier selon l’appel d’offre. « Alors pour la mission à [trou du cul du monde], j’attends toujours ton dossier mis à jour ! » Et comme vous ne souhaitez pas aller là bas vous vous contentez de modifier les années d’expérience et d’ajouter de nouveaux logiciels ne correspondant pas du tout. Vous n’allez pas imaginer que le manager ouvre deux documents de Word pour vérifier les corrections apportées. « Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé, ton dossier est arrivée chez le client et il n’a pas souhaité donner suite ! » Comme c’est dommage !

Car le dossier de compétences vous permet aussi de filtrer les missions pourries qui vous ont été proposées et qui ne vous plaisent pas. Au lieu de dire non à chaque fois, vous acceptez, caviardez votre dossier et c’est plié. Nous verrons qu’il vous restera toujours l’entretien chez le client pour foirer une mission qui ne vous intéresserait pas.

Généralement, c’est le moment où le manager se souvient de sa propre fiche de poste et de l’accompagnement des personnes qu’il doit à ses consultants. Il va alors vous proposer de faire un entretien pour de faux, un entrainement. Une salle, lui et vous, entre les deux, une table : «
– Bon, je fais le client
(Nous nous en doutions bien, mais nous ne relevons pas ; en espérant juste que le client n’aura pas la même tête de con). Je vous laisse me présenter votre parcours.
– Bla, bla, bla (Comme pour le CV vous déroulez machinalement votre historique avec le dossier sous la main pour vous souvenir de vos nouvelles anciennes expériences).
– Ouaille, aille propoze iou tou spique ine engliche. Iou no ite ize e michion ine ane internachionale environnement, je ne sais pas comment on dit environnement en anglais. Peut-être Green Power ?
– Bla, bla, bla (le même mais en anglais).
– Euh non mais c’est quoi cet accent ? On a mis anglais courant, tu déconnes ? Moi, je parle couramment mais toi tu annones ! Tu as intérêt à faire un effort sinon tu vas planter le rendez-vous chez le client. »

C’est vrai que dans le pire des cas, en 48 heures, il est toujours très facile de devenir bilingue ! A ce moment là, vous avez votre pire handicap sous la main : votre manager. Et non, nous ne nous acharnons pas sur cette espèce.

Petit retour en arrière. « J’ai une super mission pour toi, chez [qui vous voulez] à [où vous voulez] pour être [ce que vous voulez]. Il n’y a pas d’AO (Appel d’Offre), c’est du off qui vient de m’être remonté, tu me mets à jour ton dossier de compétences et on prépare l’entretien. » Que souhaite le manager ? Le moins d’inter-contrat. Non pas par humanisme, mais par ce que cela grève sa marge. Donc il sera prêt à vous placer n’importe où.

Votre dossier de compétences, une fois mis à jour est transmis au manager. A charge pour lui de rajouter des connaissances que vous n’avez jamais eu mais qui collent parfaitement aux besoins du client. Au moment où votre dossier de compétence est transmis au client vous n’êtes plus dans la boucle du mail. Et les surprises peuvent apparaître. Surprises que vous allez découvrir dans le prochain billet. Quel teaser !! Nous indiquerons juste qu’il est toujours très agréable d’arriver face au client et de se découvrir champion d’un métier que l’on ne connait pas.

Autre surprise, le manager zélé qui a décidé de vous apprendre à refaire votre présentation. « Bon alors j’ai une méthode à moi qui fonctionne à tous les coups, elle consiste en une présentation chronologique de ton parcours » ou « Bon alors j’ai une méthode à moi qui fonctionne à tous les coups, elle consiste en une présentation anté-chronologique de ton parcours » ou « Bon alors j’ai une méthode à moi qui fonctionne à tous les coups, elle consiste en une présentation basée sur les mots clés de ton dossier et ceux de l’appel d’offre » ou « Bon alors j’ai une méthode à moi qui fonctionne à tous les coups, elle consiste en une présentation où tu noies le client sous les questions, le forçant à te répondre et passant d’interviewé à interviewer » ou « Bon alors j’ai une méthode à moi qui fonctionne à tous les coups, elle consiste à ce que tu te foutes trois plumes dans le cul et à faire la poule. »

Et ce manager toujours prompt à vous offrir (c’est cadeau, prenez, c’est assez rare) ses petits conseils : « Tu souris », « Tu mets une cravate », « Tu mets des boucles d’oreilles sobres », « Tu enlèves ton alliance », « Tu ne mets pas ta cravate Homer Simspon », « Tu mets une culotte », « Tu ne mets pas de culotte ». Il faudrait lui faire confiance, c’est lui qui est censé connaître le client. La loose.

Ce qui nous permettra de clore cet article sur le dossier de compétences en évoquant tous ces rendez-vous pour des missions incomprises par votre manager et où votre dossier, surévalué, plaît forcément beaucoup au client mais le fond de la mission est d’un rasoir que vous imaginez déjà en admirant la cravate Homer Simpson du client.

Mettez-vous à la place du client. Il a réellement besoin d’une 2CV, alors il rédige son appel d’offre comme s’il avait besoin d’une Ferrari (pour tenter de faire venir du monde), on lui donne le budget d’une 2CV, le manager lui propose une Ferrari (vous par le biais de votre dossier de compétences customisé) mais en soulevant le capot c’est un moteur de 2CV. Au final le crime ne paye pas, la morale est sauve. Sauf pour la Ferrari du départ qui n’a jamais menti et qui se retrouve à brouter dans une mission pour 2CV. Vous verrez, cela ira mieux demain.

Modifié par un manager c’est devenu le dossier de compétences du Queen Elisabeth.

Prochain article : Q comme Qualification, le 15 décembre 2010

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3 commentaires pour D comme Dossier de compétences

  1. Fred dit :

    Il y a aussi le dossier de compétences, mais interne lui. Vous mettez Expert téléphonie niveau 4/5 ? Mais « Non, tu n’as pas pris le lead sur cette mission, disons 2/5 ». Méthode UML 3/5 ? « non, tu sais bien qu’on a redigé/baclé les specs à l’arrache à la fin du projet, on va mettre 1/5″… Six mois tard : avec le pauvre dossier que tu as on va pas pouvoir te garder dans l’equipe…

  2. anaist dit :

    Bonjour,

    Actuellement en Master 2 de Management des Ressources Humaines, je réalise un mémoire sur le sujet de :

    -L’intercontrat longue durée en SSII ou ESN et notamment sa combinaison avec l’obligation de fourniture de travail incombant à l’employeur.

    Ce questionnaire ne devrait vous prendre que quelques minutes. Je vous remercie par avance du temps que vous lui consacrerez. Il est strictement destiné à un usage personnel, toutes les données collectées seront rendues anonymes.

    Si vous êtes manager ou représentant des salariés et que vous connaissez des intercontrats longue durée, je vous saurais gré de bien vouloir leur soumettre le présent questionnaire.

    Si vous ne souhaitez pas répondre de votre adresse professionnelle pour des raisons de confidentialité, n’hésitez pas à répondre de votre adresse personnelle.

    Vous remerciant pour votre aide,

    https://docs.google.com/forms/d/11On2QZam-brsMn9473EhrKWKmMWEbqMnmN4eCuThmNs/viewform

    • ploooooc dit :

      Il faut des gens comme Anaïs pour tenter de faire évoluer l’intercontrat. Aidons-là en remplissant son formulaire. Cela vous prendra 7 minutes. Nous venons de le faire.

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