O comme Open space

Et oui, nous aussi avons déposé au pied de votre sapin notre petit cadeau sous la forme du billet de ce jour. Billet entièrement consacré à l’open-space. Que diable allions nous faire dans cette galère ? Tout a déjà été dit, écrit, filmé, dessiné à propos des open-spaces. Quelle pierre nouvelle pouvions-nous apporter à cet édifice qui fait la fierté des architectes d’intérieure ?

Comme c’est de saison, notre contribution prendra l’aspect d’un petit conte de Noël. Nous sommes en 1975 à la COFREDIF, société française située à côté de la gare Saint Lazare. Monsieur Klum est sous-chef de service. Un poste à responsabilités, envié, qui lui vaut l’admiration de ses amis, la fierté de sa femme, le respect de ses enfants et lui confère la possibilité d’appeler en province. Monsieur Klum parade dans les couloirs, c’est sa façon de superviser ses équipes. Au son de son pas les conversations cessent, les machines à écrire s’activent et tout reprend son rythme dès qu’il s’éloigne pour regagner son propre bureau. A la fréquence qui est la sienne, il recommence sa ronde. Le reste du temps Madame Michu sort son tricot du tiroir, Monsieur Brouchard fait des réussites (avec de vraies cartes) en attendant celle de sa vie, Mademoiselle Leganec lit des romans d’amour et Monsieur Duboury, le stagiaire arrive régulièrement en retard. Monsieur Duboury dépose alors son manteau dans le bureau de Mademoiselle Leganec, ils discutent du SachaShow de la veille avant qu’il ne lui emprunte une feuille de papier pour regagner son bureau en passant devant celui de Monsieur Klum, et ainsi faire croire qu’il travaille activement depuis un moment.

Cette même année la COFRDIF s’est vu poussée des ailes. Les ailes de l’internationale. Alors l’entreprise a fusionné avec une boîte américaine qui a imposé un nouveau mode de travail. La COFREDIF se nomme maintenant GIANT BIG USA & COFREDIF Inc, ils viennent d’investir les nouveaux locaux américains sur les Champs Elysées. Il s’agit d’un plateau de 1 000 m². Quatre murs porteurs, quelques pylônes de soutient et le reste est totalement vide. Si le personnel suit l’entreprise, les machines à écrire sont remplacées par des computeurs. La Province est joignable de n’importe quel poste.

Monsieur Klum, en raison de son rang de sous-chef a le droit de téléphoner à l’international et une place dos à l’un des murs ; c’est un chanceux, pas de déplacements dans son dos. Il place son armoire basse sur le côté droit afin d’obliger toute personne voulant lui parler à venir par la gauche et pour lui, à anticiper cette arrivée.

Brouchard, Michu, Leganec et Duboury sont rassemblés sur une grande table, sous le regard hiérarchique de Monsieur Klum, répartis chacun sur l’un des côtés. Cela se nomme une marguerite, bucolique foutage de gueule Si le changement est toujours un peu difficile, cette transformation a des effets terribles pour eux tous. Madame Michu ne peut plus sortir son tricot et Monsieur Brouchard en a fini de ses réussites. Mademoiselle Leganec pourrait sortir son livre et le poser sur son clavier, en plus elle tourne le dos à monsieur Klum, mais ce serait alors le reste des 1 000 m² qui constaterait son absence d’activité professionnelle. Quant à Monsieur Duboury il commence par justifier ses retards à causes des grèves, des problèmes de transports, de voyageurs, de nourrice, d’école, d’ascenseur avant de sympathiser avec la jeune fille à l’accueil auprès de qui il échange chaque matin son manteau contre une pile de dossiers imaginaires.

Madame Michu a mis en place une véritable serre dans son bureau. La multiplication des fleurs et plantes en pot qui font l’admiration de ses collègues, lui permettent d’obliger les visiteurs à effectuer un véritable slalom avant d’arriver à son poste de travail et de voir son écran. Monsieur Brouchard s’est constitué un mur de dossiers qui le protège sur le flanc droit. Le gauche reste exposée mais les mouvements sont moins nombreux, cet accès mène à la réserve. Mademoiselle Leganec qui ne lit plus, à gagner les conversations vers l’ensemble de la France mais constate aussi la difficulté de contacter sa tante en province pour lui donner des nouvelles. 1 000 m² semblent suspendus à ses lèvres et aux problèmes arthritiques d’une tata. Monsieur Duboury a trouvé la solution en passant le plus clair de ses appels et journées dans les salles de réunion.

De son côté monsieur Klum contrôle d’un déplacement de la tête sur la gauche, l’activité de son équipe. Leurs heures d’arrivée et de départ, les pauses café, pipi, déjeuner. Les conversations professionnelles. Les conversations non professionnelles. Les résultats des soldes.

2000. La GIANT BIG USA & COFREDIF Inc est devenue la GBU, ce changement s’accompagne d’un déménagement à La Défense. Madame Michu est maintenant à la retraite, Monsieur Brouchard est en arrêt longue maladie, Mademoiselle Leganec est devenue Madame Leganec-Picmu. Ce changement matrimonial s’accompagne d’une promotion puisqu’elle a repris le poste de Monsieur Klum, mort en 1998, infarctus dans l’open space. Monsieur Duboury gère la filiale GBU London. Les nouveaux locaux de la GBU sont constitués de trois plateaux de 5 000 m² dans une tour.

Madame Leganec-Picmu n’a plus d’équipe, elle n’a que des stagiaires, des apprentis et des prestataires. Son bureau, dans un angle, met son écran d’ordinateur à l’abri des regards indiscrets. Elle doit régulièrement rappeler à Stagiaire 01 (elle ne veut pas s’embêter à retenir leur nom) que l’on ne mange pas dans l’open-space et que les odeurs de repas chinois restent ensuite toute la journée. 23ème étage oblige, on ne peut ouvrir les fenêtres.

Elle a constaté le petit jeu qui veut qu’au départ d’un consultant, sa place, si elle est avantageuse, soit automatiquement reprise par un autre, déclenchant alors un mouvement de chaises musicales et laissant au nouveau la pire des places, celle qui est pile devant la sortie de l’ascenseur. D’ailleurs tous aiment beaucoup la musique et pas uniquement en chaise, il suffit de voir la façon dont ils vissent leur baladeur MP3 sur leurs oreilles pour avoir un peu d’intimité auditive.

Elle a remarqué aussi cette habitude des utilisateurs d’ordinateur a toujours avoir une multitude de petites fenêtres sur leurs écrans et basculer grâce au Alt+Tab de l’un à l’autre. Ou plus exactement de la fenêtre de navigation perso sur internet vers une page de travail (tableaux Excel, bilans PowerPoint et autres spécifications Wordiennes).

Elle sait aussi que de ne plus entendre le son d’un clavier mais uniquement les cliquetis d’une souris permet d’identifier le collègue qui ne travaille pas mais glande devant internet. A contrario celui qui aurait un rythme de saisie trop important est en fait en train de rédiger un mail perso ou de discuter sur MSN.

Comme Monsieur Klum, avant elle, il lui suffit d’un petit rehaussement de son buste au dessus de son écran pour voir qui est là ou pas, à quelle heure les gens arrivent et partent. La durée de leurs pauses. Madame Leganec-Picmu a aussi son astuce. Une astuce de son temps que ne pouvait utiliser Monsieur Klum : Elle adresse toujours ses réunions via messagerie en fin d’après-midi, les gens qui ne répondent pas avant son départ étaient donc partis plus tôt. Car tout le monde se voit, s’entend, s’écoute mais l’on s’envoie la moindre question ou information par mail. Il faut pouvoir tracer…

Mais il y a aussi une nouvelle chose à laquelle Madame Leganec-Picmu doit faire face : la multiplication des téléphones portables. Elle regrette une forme de manque de savoir-vivre à décrocher à tout moment et raconter sa vie à tout un open space. Est-ce qu’elle fait cela ? Non ! Sa vieille tante de province est morte depuis longtemps.

Madame Leganec-Picmu aime bien travailler tard le soir quand tout le monde est parti. L’open-space est alors silencieux. Enfin, de ces silences d’entreprise avec continuellement le ronronnement d’une aération qui doit combler l’impossibilité d’ouvrir les fenêtres et le passage d’un monsieur tout noir avec un gros chien qui jappe quand elle est à son poste et qui veille à la sécurité du bâtiment « Madame, passé 19h vous devez signaler au poste de sécurité votre présence dans le bâtiment. »

Travailler seule le soir, permet à Madame Leganec-Picmu de ne plus se sentir flic de service à épier tout son petit monde. Et puis elle peut avantageusement imprimer ses billets d’avion perso, les coloriages Némo pour le petit dernier, le plan pour rejoindre ses amis à la campagne sur l’unique imprimante mise à disposition pour 40 personnes. Cela évite que Stagiaire n°7 qui est à côté n’interroge tout l’open-space sur le propriétaire de la feuille représentant Dora à la plage et propulsée au milieu des spécifications.

Elle a aussi remarqué cette espèce d’attirance hypnotique que provoque un écran d’ordinateur. Faites l’expérience en vous approchant du poste de travail d’un collègue. Quelque soit la profondeur de son décolleté, les gonflements de son entre-jambe vous serez toujours attiré par … son écran d’ordinateur. Au-delà de l’attraction, il y a le désir putassier de savoir ce que fait l’autre : « Moi je bosse est-ce que l’autre est en train de faire ses courses sur internet ou de faire ses achats sur des sites de ventes privées ? »

Aujourd’hui Madame Leganec-Picmu a rendez-vous avec la filiale anglaise. Par politesse pour ses collaborateurs elle ne peut organiser ce point à son bureau, ils vont parler, trop bruyant. Elle a passé sa matinée à chercher et réserver une salle. Elle va revoir Monsieur Duboury. Il est en retard, il arrive avec une pile de dossiers sous le bras en chatonnant du Sacha Distel.

Vous verrez, cela ira mieux demain.

Un seul être vous manque et tout va très bien

Prochain article : H comme Horaires, le 30 décembre 2010

Pour information, mesdames Michu et Leganec-Picmu ainsi que messieurs Klum, Brouchard et Duboury, ne sont que pure fiction. Toute ressemblance, bla, bla, bla. Et comme ce petit billet ne semble pas avoir comblé vos attentes consuméristes en matière de cadeau de Noël, voici un petit florilège des plus beaux craquages nerveux dans des open spaces. Joyeux Noël.

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2 commentaires pour O comme Open space

  1. Leo@ dit :

    J’aime beaucoup. Je connais surtout la partie 2000 mais l’évolution au fur et à mesure des lignes est intéressante.

  2. Ping : Chroniques d’une mauvaise boite #2 – L’enfer de l’open space – Informaticienzero

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