N comme Normes

C’est l’histoire d’une SSII française de taille moyenne. (Nous l’appellerons Catherine, en hommage à Catherine de Médicis et à Pierre Desproges). Nous précisons SSII, mais ce pourrait tout aussi bien être un cabinet de conseil. Vous trouverez que Catherine cela ne fait pas trop SSII. Vous préféreriez Catherine Consulting ou IICatherine ou Cathering. Mais nous faisons ce que nous voulons, c’est notre blog et ce sera donc Catherine.

Catherine vivote sans beaucoup de perspective. Les managers n’ouvrent plus de comptes, n’en ont jamais ouvert vraiment d’ailleurs et les consultants triment pour conserver ceux qui le sont encore.

Lors d’un déjeuner avec son consultant (Nous l’appellerons C, en hommage à C Jérôme), le manager (Nous l’appellerons M1) apprend étonné que C revient des USA où une nouvelle norme de gestion de projet informatique est à la mode et rapporte beaucoup d’argent à la boîte qui propose les consultants formés pour déployer cette norme.

M1 quitte C et retrouve M2, un autre manager (pour cette raison nous l’avons nommé M2), à qui il parle de la fameuse norme. M2 est emballé et il lui vient une idée. Il se renseigne, part aux USA et achète un vrai consultant américain qui finit de travailler sur un projet pour un ministère quelconque.

De retour en France M2 raconte à M1 l’idée que le jetlag a fait germer dans son esprit. Ils vont créer leur norme, la dispenser sur le territoire et devenir les nouveaux rois du pétrole. M1 conseille alors à M2 d’acheter aussi une société en Inde, cela pouvant être utile pour la suite et donne tout de suite une forme de responsabilité dans le doux monde de l’anti-droit du travail des SSII et cabinets de conseil.

Une fois le projet bien carré, ils le présentent au patron (Nous l’appellerons P). La seule chose qui plaît à P c’est le nombre de zéros qui figure au bas du business plan. C’est décidé Catherine va devenir la SSII de la norme … Il leur manque un nom. M1 et M2 sortent leur Boggle afin d’obtenir un nom. Après avoir trouvé FGHRU, puis MLKRDZ et PODFRT, ils se mettent d’accord sur CFMA, acronyme de Comment se Faire un Max d’Argent. Aux clients on vendra l’acronyme Capabily Faculty Model Application. Cela ne veut rien dire, mais c’est en anglais. Alors tout passe dans ce milieu quand c’est en anglais.

On rajoute un nombre ? demande C1
Pourquoi faire ? interroge C2
Pour faire genre. ISO, ils ont un nombre, Sigma, un chiffre. Cela fait plus sérieux, ça en jette un max. Qu’est-ce que tu penses de CFMA3.14 ?
Hum ?!
Ou CFMA3.15 parce que nous serons encore mieux que Pi.
Mieux que pis ? Gardons CFMA.

Maintenant que nos managers ont leur norme il faut la packager. On fait appel à deux stagiaires en com., un contrat en alternance spécialisé dans le graphisme et l’on met à contribution les nouveaux salariés indiens pour développer une application et un site web. On sort de mission le consultant C (il demandait depuis un an et demi) et on le bombarde Formateur CFMA certifié.

Voilà notre manager qui repart à l’assaut de ses clients :

Bonjour monsieur, bonjour madame, je ne suis pas un voleur, je ne suis pas un violeur, je fais cela pour pouvoir rester propre alors si vous voulez m’aider, pourriez-vous me prendre un consultant ou deux ou me donner un ticket restaurant. Ce n’est pas grave madame, votre sourire est déjà un rayon de soleil.
Monsieur, je n’ai rien contre Catherine, nous avons plusieurs consultants de chez vous mais il faut reconnaître que vous n’avez pas su vous adapter aux changements. Je ne veux pas être méchant mais vos consultants développent sur des Amstrad CPC 6128.
Pas adaptés aux changements chez Catherine ? Vous êtes au courant du projet de loi [pipeau] et des normes CFMA qui sont en train de se mettre en place au niveau mondial ?
Hein ? CFMA, c’est quoi.
Ce n’est rien, disons que dans votre secteur, les pénalités de non respect des normes CFMA sont de 10 M€/jour. Et oui, monsieur le client, pendant que vous nous imaginiez dépassez, Catherine partait à l’assaut de l’Amérique et de l’Inde. Nous avons des consultants qui travaillent sur la norme CFMA pour des ministères à Washington. Des departements comme ils disent aux states. Donc on est sur les départementales mais aussi sur les vicinales ou vishnuales. Bref, en Inde nous avons les développeurs à la pointe de la technologie qui sont certifiez AAA+ – niveau 45, c’est le maximum. Alors je veux bien que Catherine soit dépassée mais quand la norme CFMA sera obligatoire vous regretterez que nous soyons over bookés chez d’autres clients.
La norme CFMA, mais nous ne sommes pas concernés ?
Vous travaillez bien dans [secteur de votre choix], et machin est bien votre principal concurrent ? Alors si machin a eu besoin de 30 consultants pour déployer la norme CFMA dans ses équipes ce n’est certainement pas pour le côté « dépassé » de Catherine.
Même machin s’y est mis ?
Oui, même machin. Ces équipes sont en formation … Vous souhaitez rencontrer un de nos formateurs certifiés.
Oui, je vous fais un retour dans la semaine.

Et que va-t-il se passer ? Le client va remonter l’information à son N+1 qui va alerter son N+1, qui va prévenir son N+1, qui va réunir tout le monde en plénière. « 2011-12 seront les années CFMA, j’en serai, vous en serez, nous en serons et nous gagnerons ce challenge du changement et de l’adaptabilité. » Et l’info redescend aux N-1, qui transmettent à leurs N-1, qui informent les N-1. Bref les portables de M1 et M2 surchauffent. P le patron de Catherine dessine les plans de sa prochaine piscine, Madame P rêve à son vison.

Monsieur M1, bonjour je voudrais douze consultants pour le déploiement de la norme CFMA. Ainsi que 200 jours de formations pour les internes.
Le TJM des consultants est à 1 200 euros et celui du formateur est à 2 000 euros.
[Gros blanc] Ah quand même ! Parce que j’étais plus habitué à votre TJM de 250 euros. Vous attendez deux minutes ? (Pendant ce temps, on remonte les N+1 à la recherche de la réponse, on redescend à N-1 avec l’affirmation : « On prend, machin est dans la course, s’il le faut, on arrêtera net tous les autres projets »). Je viens d’avoir l’aval de la direction. Par contre vous comprendrez que nous voulons des garanties.
Mais pas de soucis, je vous adresse toute la documentation de notre consultant aux USA et je vous invite à aller visiter nos bureaux en Inde. Je vous laisse même une plaquette (réalisée quasiment à l’œil par les stagiaires).

A ce stade, soit vous êtes consultant chez Catherine et vous êtes promu expert CFMA, soit vous n’êtes pas chez Catherine et le client vient vous annoncer que vous sortez de mission pour des raisons budgétaires.

Quelques mois plus tard. L’année 2012 touche à sa fin. Chez le client on est très inquiet. Le grand chef américain du CFMA doit donner son aval sur l’adaptabilité de la société et son respect des normes, procédures, processus et méthodes CFMA. Est-ce que l’entreprise peut s’honorer de la fameuse norme CFMA ?

Comme c’est bizarre, les formateurs viennent de chez Catherine, les coachs viennent de chez Catherine, les consultants de tout poil viennent aussi de chez Catherine et le grand patron qui doit donner son accord vient aussi de chez Catherine. Il n’y a que le client qui trouve cela normal. Roulements de tambour, suspense, Catherine va-t-elle couper la branche sur laquelle elle siège en ne certifiant pas le client ? Re-roulements de tambour : « OUI » l’entreprise est certifiée AAA+ – niveau 1. Embrassades, congratulations, petits fours et champagne tiède.

M1 se tourne vers le client :
Encore 44 niveaux et vous serez vraiment au top.
Je ne sais pas trop, cette certification a été très coûteuse pour l’entreprise. Nous souhaitons capitaliser sur le résultat et je vous recontacte pour la suite.

En interne, qu’ont dit, les consultants, coachs, formateurs de la norme CFMA : « Il faut faire un planning », « Il faut communiquer entre les membres de l’équipe », « Il faut sauvegarder sa documentation », « Il faut partager son goûter avec celui qui n’en a pas », « Il faut tirer la chasse d’eau après son passage aux toilettes », « Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. » En interne, le budget consacré à cette norme passe assez mal. Sans parler du déploiement auprès des équipes qui, sans les consultants Catherine, tombera dans l’oubli. Annonce internationale, petit bond de l’action puis retour à la normale. Le temps qui passe.

Oui bonjour M1 ? Nous nous étions rencontrés sur le déploiement de la norme CFMA et l’entreprise souhaite passer AAA+ – niveau 2. Enfin peut-être pas toute l’entreprise mais certains services plus mâtures.
Je vous dirai bien OK, banco, fonçons ensemble comme nous l’avons déjà fait. Mais je me souviens de vos propos sur Catherine, de son côté dépassé. Aujourd’hui CFMA c’est dépassé, prenons rendez-vous que je vous présente le 2T ou Two Tau, c’est LA révolution encore mieux que le Six Sigma, le Two Tau. Ou bien les projets développés en mode SOUPLESSE. Ou encore, ou encore, ou encore…

Il va de soit que cette petite historiette est totalement fictionnelle et ne traduit que les délires de ses auteurs et aucune vérité professionnelle.

Qui de la poule ou de l’œuf est apparu le premier ? Est-ce les consultants qui ont apportés leurs méthodes pour les déployer ou les méthodes qui requéraient des compétences dont ne disposaient pas en interne les entreprises, les obligeant à faire appel à des consultants externes ? Les normes et leurs développements suivent la courbe de l’explosion des consultants. Bonne nouvelle, les projets français, raillés à travers le monde pour leur gestion en mode « héros », se standardisent, passent sous le boisseau de règles mondialement appliquées. Mais cela traduit la pauvreté des nos entreprises incapables d’investir et de capitaliser sur ce genre de profil. Car généralement, une fois la norme mise en place, le consultant prend la porte. Remplacé par un autre consultant qui vient déployer une autre norme. Un consultant chasse l’autre, une norme chasse l’autre.

Pour le consultant, pendant la durée de cette mission, il a alors l’impression d’avoir vraiment servi à quelque chose. Car voici le vrai but d’une mission, être force de proposition sur un sujet, être pris pour son expérience et expertise dans un domaine particulier, une norme tendance, une méthodologie in et non pour valider sur Excel des formules alambiquées de présence d’employés.

Il y a derrière ce billet la question de la formation du consultant à ces normes. En général c’est de la doc en anglais pécho sur le net ou un bouquin triste comme un jour sans pain qui décrit cette norme de A à Z. Mais il y a surtout votre talent d’adaptation … et celui de votre manager : « Le Two Tau, il maîtrise, il est ceinture orange deuxième dan. »

Intellectuellement et humainement parlant, c’est rassurant, après six mois de galère, de maîtriser enfin les normes et d’en comprendre les fonctionnements. Professionnellement vous devenez alors un Expert et on recommence le stress de la montée en compétence. Et pensez aussi aux emmerdes qui vont avec : Dans votre SSII ou cabinet de conseil vous devenez THE référence. A vous les conférences, les colloques, les femmes (ou hommes) alangui(e)s à vos pieds. Puis c’est l’engrenage, les tournées, les grands hôtels, le jetlag, l’alcool, la drogue. Bref on va vous faire chier à la moindre occasion. Mais vous verrez, cela ira mieux demain.

Blackbelts sur un tatami

Prochain article : D comme Diversité, le 05 février 2011

Publicités
Cet article a été publié dans Le blog's Ploc. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour N comme Normes

  1. Le consultant masqué dit :

    CFMA = ITIL ?..

  2. ploooooc dit :

    @Le consultant masqué. CFMA = ITIL, mais aussi ISO, CMMi, Six Sigma et autres joyeusetés.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s