B comme Bengaluru

Riante bourgade de l’état du Karnataka, Inde. Bengaluru, ou Bengalore en français, fut construit en 1537 autour d’un fort et devint un des sièges de l’administration britannique de 1831 à 1881, date à laquelle elle fut rendue au maharadja de Mysore.

Forte de quelques six millions d’habitants, Bengalore bénéficie d’une température moyenne de 24° malgré un climat tropical très marqué par les moussons. La ville se situe précisément à 12° 58’ 12’’ de latitude nord et 77° 33’ 36’’ de longitude est, sur une superficie de 741 km².

Ne manquez pas de visiter le City Market, un grand marché aux fleurs couvert et le Tipu’s Palace, ancien palais d’été du sultan Tipu. Il est à noter qu’aucun cours d’eau ne traverse l’agglomération. C’est bête mais c’est comme ça.

Bengalore signifie « La ville des haricots bouillis » en kannada et « La ville du beurre dans les épinards » en langage occidental de cost killer.

Un petit doute nous envahit sur vos réels besoins d’informations touristiques à propos de Bengalore. Un peu comme New York nous est familière grâce aux films ou aux séries, tous les consultants connaissent Bengalore, sans avoir besoin d’y mettre les pieds.

Bengalore et son acolyte Hyderabad, sont devenues les nouveaux eldorados des développements à bas prix et des call centers pour pas cher. Le rêve de toutes les entreprises qui délocalisent massivement là-bas. Pas de salaire minimum, pas de temps de travail maximum, pas de droit du travail. Le jardin d’Eden du MEDEF.

Il ne s’agit pas, pour nous, de jeter l’opprobre sur les indiens mais juste de pointer du doigt la bombe économique que cela produit. En délocalisant ces emplois pour des raisons de compétitivité mondiale, certains pays sont devenus des nids de sachants, sans le moindre exécutant. Des pays « crocodiles », avec de très grandes gueules pour beaucoup parler mais de toutes petites pattes qui les empêchent de faire quoi que ce soit. Prenez la France par exemple (pas de chauvinisme extrême, l’exemple s’applique aussi bien aux Etats-Unis). Prenez particulièrement nos métiers SI.

Nous sommes donc des sachants qui imaginons des produits que nos compatriotes ne peuvent s’offrir en raison de la crise que nous connaissons depuis trente ans. Nous rédigeons des centaines de pages de documents indigestes, nous interrogeons les métiers mais au final les développements, les tests et la maintenance de nos projets, de nos produits, de nos systèmes sont réalisés hors de France. Et le back office est lui aussi hors France. Résultat la France est devenu un pays de consultants qui ne veulent pas salir les manchettes de leurs chemises bleues en mettant les mains dans le cambouis du métier.

La France ne produit plus rien, sauf du saucisson, du vin et du fromage. Ne le dites pas trop fort sinon les SSII et cabinets de conseil vont saloper les vignobles en proposant des consultants œnologues ou du Six Sigma sur la production du camembert. La France est un pays d’ingénieurs, qui depuis une trentaine d’années, à part la carte à puce, des mines anti-personnel et le TGV, n’a pas créé quoique ce soit qui fonctionne à l’étranger. La France a les meilleurs ingénieurs mais personne n’achète ses voitures, ses avions de chasses, ses centrales atomiques. Sur le plan financier, être traider à Paris c’est comme faire de la haute couture à Amiens (*). Et aujourd’hui en France, une usine c’est un squat d’artistes. Mais même dans le domaine artistique, la France est à la traîne. Vous avez déjà demandé un album de Johnny Hallyday à un disquaire de New York ? Juste pour le plaisir de voir sa tête.

Fort de ce constat, les entreprises sous-traitent à Bengalore. Bengalore, la ville où les normes (pour mémoire) sont religions. Et en Inde on est très croyant. Bengalore, la ville qui permet aux entreprises de justifier leur diversité (pour mémoire). Bengalore, la ville où le droit du travail attend sa phase ultime de réincarnation. Bref, Bengalore c’est le rêve éveillé de tout dirigeant d’entreprise. Et puis cela soulage leur bonne conscience : « On aide un pays pauvre. » Ah ben oui, nous sommes un pays de crocodiles dirigés par des buses.

Et le consultant au milieu de tout cela ? Le consultant connaît Bengalore, il se signe, dresse un crucifix et une gousse d’ail à sa seule évocation. Bengalore est le Malin dans le monde des consultants. Si vous êtes développeur, votre manager évoque la menace indienne pour presser votre salaire et refuser toute augmentation. Si vous n’êtes pas développeur, 50% de vos appels téléphoniques sont en lien direct avec un indien plein de bonne volonté et qui vous explique, dans un accent si proche du votre, donc dans un anglais aléatoire, l’évolution des tests de qualification du produit que vous devez livrer : « Ihesse, Ihesse, sœur, clike onne raite. »

Et le plus drôle, si si nous vous assurons, c’est poilant. Le plus drôle c’est que cet indien en question c’est souvent un collègue. Il bosse dans la même SSII que vous. Les SSII et cabinets de conseil veulent gagner sur tous les plans. Ils proposent des solutions clés-en-main au client « Je te mets deux Experts (des Juniors mais je ne te le dis pas) pour les spécifications, un noir comme chef de projet (TJM plus bas sinon expulsion) un handicapé pour le suivi de projet (et pour la marge COTOREP) et on se charge du développement et des Qualifications (made in India). » Et la marge c’est… pour le commercial.

Ils menacent les consultants européens à cause des indiens (et la marge MOA, c’est dans la poche, on paye moins les prestats français) et ils menacent les indiens à cause des vietnamiens (et la marge MOE, c’est dans la poche, on paye moins les prestats indiens).

Oui, vous avez bien lu, menace sur les indiens. Les indiens sont devenus trop chers. Heureusement que la région est pleine de pays pauvres. Alors on offshoring ailleurs, au Vietnam, au Bangladesh. Qu’importe le offhoring pourvu qu’on ait le gap TJM.

Car l’objectif qualitatif du offshoring à Bengalore n’est pas à la hauteur. Personne ne le dira, mais tout le monde le sait. Les projets développés en Inde posent de multiples problèmes (décalage horaire et phase de travail commune réduite, compréhension linguistique, incompréhension technique, surcoût de vérification). Cela entraîne des retards, des dépassements budgétaires et une qualité moindre. Le dire c’est reconnaître son erreur du tout offshoring. Le dire c’est reconnaître la qualité des salariés français. Le dire c’est donc devoir les augmenter.

Surtout que les indiens semblent faire le maximum pour ne rien comprendre au français. Alors nos Saint-Bernard du management se sont penchés sur la carte du monde :

– Nous cherchons un pays qui parle français pour que les gens puissent comprendre et répondre à nos clients.
– Donc un pays pauvre.
– Ben oui.
– La France ?
– T’es con, pense à nos marges,
– La Tunisie … Oui on oublie.
– La Belgique … On oublie aussi.
– La Suisse … Nan je rigole.
– Le Maroc.
– Oui, cool le Maroc, en plus je connais La Mamounia.

Et voilà comment le Maroc est devenu le répondeur téléphonique des entreprises françaises. Mais le Maroc ce n’est pas encore Bengalore. Si un marocain a le droit de tenir un téléphone il n’a pas le droit de coder.

Ainsi une nouvelle carte du monde se dessine. On planche sur les projets en Europe, on développe en Inde ou eu Europe de l’Est, on répond au téléphone à Dakar ou Rabat. On coud en Extrême Orient. Bref au lieu d’élever le niveau de vie de tous, on s’abaisse au moindre coût.

Dans les années 60 les produits étaient fabriqués au Japon, dans les années 70 à Taiwan, dans les années 80 en Corée, dans les années 90 en Chine et maintenant au Vietnam. Même les pauvres ont leurs pauvres, même les pauvres s’enrichissent. Salauds de pauvres !

Alors, ami développeur ne perd pas espoir. Quand l’Inde aura augmenté le niveau de vie de ses habitants, son PIB et donc son TJM, elle délocalisera vers d’autres pays. Et la roue internationale du business retombera rapidement sur la France où la suppression des acquis sociaux issus du Comité de La Résistance conduit notre pays à ressembler de plus en plus au tiers monde. Ami développeur soit rassuré ton avenir sera alors assuré. D’ici 10 ans les indiens délocaliseront en France leur offshoring et tu retrouveras ton travail.

Par contre, pour ceux qui font de la MOA, ils devront émigrer sur des rafiots de fortune contre la promesse de quelques roupies à Mumbai. En espérant que les gardes-côtes indiens soient un peu plus ouverts que leurs homologues européens. Vous verrez, cela ira mieux demain. Namasté.

Fuite des projets vers le golfe du Bengale

Prochain article : S comme Salle de réunion, le 5 mars 2011

(*) citation extraite du livre Un trader ne meurt jamais de Marc Fiorentino.

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Riante bourgade de l’état du Karnataka, Inde. Bengaluru, ou Bengalore en français, fut construit en 1537 autour d’un fort et devint un des sièges de l’administration britannique de 1831 à 1881, date à laquelle elle fut rendue au maharadja de Mysore.

Forte de quelques six millions d’habitants, Bengalore bénéficie d’une température moyenne de 24° malgré un climat tropical très marqué par les moussons. La ville se situe précisément à 12° 58’ 12’’ de latitude nord et 77° 33’ 36’’ de longitude est, sur une superficie de 741 km².

Ne manquez pas de visiter le City Market, un grand marché aux fleurs couvert et le Tipu’s Palace, ancien palais d’été du sultan Tipu. Il est à noter qu’aucun cours d’eau ne traverse l’agglomération. C’est bête mais c’est comme ça.

Bengalore signifie « La ville des haricots bouillis » en kannada et « La ville du beurre dans les épinards » en langage occidental de cost killer.

Un petit doute nous envahit sur vos réels besoins d’informations touristiques à propos de Bengalore. Un peu comme New York nous est familière grâce aux films ou aux séries, tous les consultants connaissent Bengalore, sans avoir besoin d’y mettre les pieds.

Bengalore et son acolyte Hyderabad, sont devenues les nouveaux eldorados des développements à bas prix et des call centers pour pas cher. Le rêve de toutes les entreprises qui délocalisent massivement là-bas. Pas de salaire minimum, pas de temps de travail maximum, pas de droit du travail. Le jardin d’Eden du MEDEF.

Il ne s’agit pas, pour nous, de jeter l’opprobre sur les indiens mais juste de pointer du doigt la bombe économique que cela produit. En délocalisant ces emplois pour des raisons de compétitivité mondiale, certains pays sont devenus des nids de sachants, sans le moindre exécutant. Des pays « crocodiles », avec de très grandes gueules pour beaucoup parler mais de toutes petites pattes qui les empêchent de faire quoi que ce soit. Prenez la France par exemple (pas de chauvinisme extrême, l’exemple s’applique aussi bien aux Etats-Unis). Prenez particulièrement nos métiers SI.

Nous sommes donc des sachants qui imaginons des produits que nos compatriotes ne peuvent s’offrir en raison de la crise que nous connaissons depuis trente ans. Nous rédigeons des centaines de pages de documents indigestes, nous interrogeons les métiers mais au final les développements, les tests et la maintenance de nos projets, de nos produits, de nos systèmes sont réalisés hors de France. Et le back office est lui aussi hors France. Résultat la France est devenu un pays de consultants qui ne veulent pas salir les manchettes de leurs chemises bleues en mettant les mains dans le cambouis du métier.

La France ne produit plus rien, sauf du saucisson, du vin et du fromage. Ne le dites pas trop fort sinon les SSII et cabinets de conseil vont saloper les vignobles en proposant des consultants œnologues ou du Six Sigma sur la production du camembert. La France est un pays d’ingénieurs, qui depuis une trentaine d’années, à part la carte à puce, des mines anti-personnel et le TGV, n’a pas créé quoique ce soit qui fonctionne à l’étranger. La France a les meilleurs ingénieurs mais personne n’achète ses voitures, ses avions de chasses, ses centrales atomiques. Sur le plan financier, être traider à Paris c’est comme faire de la haute couture à Amiens[1] (*). Et aujourd’hui en France, une usine c’est un squat d’artistes. Mais même dans le domaine artistique, la France est à la traîne. Vous avez déjà demandé un album de Johnny Hallyday à un disquaire de New York ? Juste pour le plaisir de voir sa tête

 


[1] Extrait du livre Un trader ne meurt jamais de Marc Fiorentino.

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4 commentaires pour B comme Bengaluru

  1. TrouFion dit :

    Tellement vrai !
    Sans vouloir faire de pub (ben quand même un peu mais ce n’est pas voulu) je vous conseil la série « Outsourced » en rapport avec cet article !

    Petite note critique absolument pas négative, j’aurai aussi parlé du fait que la France / Inde => -4.5 heures, et que leur envoyer un email a 15h n’est que très rarement répondu ^^, ou comment perdre une après midi sur un sujet & n’avoir la réponse sur pourquoi sa livraison a autant d’erreurs et aucuns commentaires pour l’expliquer qu’a 3h du matin 🙂

    TF.

  2. Super Menteur dit :

    Une entreprise c’est avant tout un grand patron qui a une bonne idée. Assez bonne pour faire grossir sa boîte. La contrepartie c’est que les actionnaires touchent peu puisque le grand patron réinvestit. Quand il part à la retraite on met à sa place un financier pour que les actionnaires touchent leur part, enfin. Et pour un financier la différence de TJM entre un développeur français ou un développeur indien le pousse à offshorer à Bengalore.

    Sur le papier c’est fantastique. Dans la réalité, le décalage horaire, le coût de pilotage nécessaire en France, les erreurs qu’il faut régler ici, font que le projet coûte au mieux le même prix mais souvent bien plus cher.

    Mais le financier s’en fiche, il imputera ces dépassements dans une autre colonne. Ah que c’est beau la Finance !!!

  3. leo@ dit :

    Cet article (comme les autres) est excellent.

  4. Seth dit :

    Pour avoir bossé avec un csp en France et un autre à en Inde, je peux dresser le constat suivant :

    France côté MOA :
    – vous connaissez le puissance 1000 ? Ok, multipliez par moins 1 et vous aurez une idée de leur compétence
    – vous avez dit MOA ? Alors les métiers en MOA c’est marrant : consultants pour la gestion de projet (pas les bases en interne), consultant pour la gestion technique (pas le niveau pour du simple datamining), incapable de faire de back-ups en production…

    Inde côté MOA :
    – aucune idée, apparemment ils justifiaient de meilleurs résultats sur l’ensemble d’après ce que j’ai pu en entendre de la part de managers (pas un de ces pseudos CP qui est en réalité un responsable applicatif côté métiers)
    – gagnait en compétences à un tel point que le CSP Français s’en est rapidement inquiété

    France côté MOE :
    – moyens visiblement puisque ce sont ces derniers qui devaient normalement gérer le DM et la back-ups entre autres…
    – visiblement problèmes d’orga à l’échelle du client qui brident la MOE

    Inde côté MOE :
    – back-up sans problèmes sur simple demande, pas d’histoire de je me barre à 16H en vacances pour 15 j et ça c’est généralement pareil chez le consultant en France, marrant, non ?
    – pas de problèmes d’orga notables ce qui m’a surpris au final mais qui expliquerait pas mal leur résultats étonnant pour le management Français.

    Ce qui tue la France c’est la finance et l’inamovibilité de certains incompétents que ce soit des managers de SSII ou des cadres de boites du Cac40. Et au rythme où cela empire le problème sera réglé d’ici une à deux générations trois au plus par une magnifique remise à zéro des compteurs.

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