G comme Grèves

Imaginez l’esplanade de la Défense noire de monde. 10 000 consultants au pied de l’Arche de la Défense. 2 000 selon la police et 2 selon les SSII et cabinets de conseil. Ils brandissent des banderoles « SSII t’es foutue, les prestats sont dans la rues » ou « Cabinet, si tu savais, tes augmentes où tu m’les mets ». Une sono égrène à fond Le temps des cerises. Momo, consultant sénior en produits à risque, propose, derrière une épaisse fumée, ses sandwichs merguez/chipo, à risque.

Les forces de l’ordre sont en face. Boucliers brandis, ils attendent l’ordre. On s’épie. La tension est à son comble. Les cols bleus du consulting ont érigé une barricade de leur smartphone. Ils brûlent des piles de spécifications. Au milieu de cette fumée épaisse, une grenade lacrymogène est lancée. Dans sa chute elle clairseme les rangs des consultants. La police charge. Les plus enragées matraquent les boucliers policiers à coup de sac Longchamp. Certaines cravates sont remontées sur les fronts dans une posture rambotesque.

Au QG des CRS, les commerciaux calculent la perte sèche, leurs rêves de bonus s’envolent comme les dernières volutes lacrymaux-grenadées Quand le calme revient et que la fumée se dissipe, le sol est jonché de vestes arrachées et de mallettes éventrées. La police embarque les plus récalcitrants. Sur une banderole piétinée on peut lire : « Marchands de viande, ne nous prenez plus pour des moutons. »

Vous constatez, comme nous, que la prise de substance illicite est à déconseiller avant la rédaction d’un billet sur la folle vie des consultants. En effet, peu de chance de voir les consultants en tête de cortège et « c’est l’aspect génial du métier », dixit un manager.

« Divide et impera » : diviser pour mieux régner. Voici la devise qu’il faudrait sculpter au fronton de toutes les entrées de SSII et cabinets de conseil. Pour qu’une grève soit utile il faut qu’elle ait un poids. Et pour avoir du poids, il faut du monde. Quand vous avez trois salariés en mission ici, quatre là et deux ailleurs, les chances qu’ils se rassemblent pour fustiger vos méthodes de managements leurs manques d’augmentation, les conditions de travail ou les perspectives d’avenir, sont quasi nulles. Les chances que leur arrêt du travail ait un impact sur la production du client sont archi nulles. D’ailleurs pourquoi feriez-vous grève ? Vous n’êtes pas heureux chez votre gentil patron ? Le monde du consulting n’est-il pas merveilleux ? Laissé la grève au peuple. Vous êtes bien au-dessus de tout cela.

Les SSII et cabinets de conseil ont inventé un nouveau modèle économique où le respect du droit social permet de faire fi de toute réalité. La grève n’est pas interdite, elle perd juste de sa substance. Comparez les choses que vous vivez avec votre SSII ou cabinet de conseil et celles que vous croisez en mission :

– La mobilité. Pour qu’une entreprise commence à envisager le déplacement de ses salariés vers un autre site, il faut prévoir une année complète de tractations (réunions des comités d’entreprise, informations des partenaires sociaux, primes, etc). Pour bouger un consultant il suffit de lui dire « Coco, demain, la mission continue mais à l’autre bout de la capitale. » La vie de Coco, la façon dont il va devoir s’organiser pour rejoindre son nouveau lieu de mission, son envie, tout le monde s’en fiche royalement, le client, comme son manager.

– Les vacances. Essayer de réunir votre équipe pendant des vacances scolaires. Vous n’aurez que les prestataires. Les internes seront sur les pistes, au bord d’une piscine, dans leur résidence secondaire, à volonté. « Euh Coco, désolé mais tes vacances ne vont pas être acceptées, il faut des gens qui restent pour que le projet avance. Et les gens c’est toi. » Et Coco n’a plus qu’à regarder s’envoler, sans lui, l’avion qui devait le conduire vers des îles paradisiaques. Par contre on lui indiquera qu’il pourra à tout moment partir skier entre juin et septembre. Nous rigolons bien sûr. Entre juin et septembre les internes posent leurs congés. Il faut que le prestataire puisse combler leur absence. Cela vous apprendra à être tellement meilleur que les internes.

– Les acquis sociaux. Il n’y a pas d’acquis dans les SSII et cabinets de conseil mais juste le minimum légal. Et même ce minimum il faut se battre pour le faire respecter. Supprimer une des 25 RTT d’un salarié et c’est l’émeute. Supprimer les RTT d’un prestataire et tout le monde s’en fiche.

Le fonctionnement du consulting ne permet pas de prise de conscience des salariés à l’égard des prestataires. Tout est fait au contraire pour s’assurer que les deux groupes sont bien en parfaite opposition. Parfois cela vient des salariés, parfois de la connerie des consultants. Aucune union possible entre les deux. Lisez les tracts syndicaux et regardez. Vous représentez 25%, 50% parfois 75% du personnel travaillant dans les locaux mais pas un seul mot sur vous, vos conditions de travail, vos possibilités d’avenir. Et quand on parle des consultants, ils sont toujours les mauvais collaborateurs qui viennent piquer le pain des bons salariés.

Quand les salariés font grève, ils vous traitent de « jaunes » car vous ne souhaitez pas perdre 1 journée de travail pour leur assurer le maintient à 0,75 € de leur repas du midi. Repas que dans le même temps vous payez 7,5 €. Quand les consultants se plaignent de leurs conditions de travail, les salariés ne vont pas perdre une journée de travail pour assurer leur salaire, 20% plus important que celui d’un interne.

Les SSII et cabinets de conseil disposent bien sûr de représentants syndicaux. Des consultants comme vous ou nous. Il s’agit de salariés qui font cela, en plus de leur mission. Il reste très difficile d’expliquer à un client que le consultant qu’il est prêt à louer pour son projet et un gros communiste qui fera jouer sa journée syndicale. Alors les représentants syndicaux doivent se tenir informer du droit du travail sur leur temps libre. La contrepartie c’est qu’ils ne sont pas toujours les mieux à même de répondre à vos questions.

Mais pour un bon gros patron de SSII ou de cabinet de conseil c’est le modèle économique rêvé. Pas de risque d’une publicité négative en cas de grèves, des salariés tellement peu impliqués dans leur entreprise qu’il ne peut exister d’esprit de corps. Des managers qui pratiquent l’écran de fumée d’un consultant à l’autre. Des syndicats, par obligation légale, mais dont le temps de cerveau disponible ne permet pas de suivre l’actualité juridique du droit du travail. Des juniors tous frais moulus de leurs écoles et ignorants du droit. Et cerise sur le gâteau une multitude de petites filiales dont le nom ne dit rien à personne et qui en cas de soulèvement n’aura pas de répercussion sur le cours de l’action. Bref le paradis sur terre.

Face à lui notre bon gros patron d’entreprise fait la tête. Certes, les parts qu’il détient dans les SSII qu’il fait travailler lui permettent de s’assurer annuellement le nouveau modèle de berline allemande dernier cri, mais il regarde avec envi ce mode de fonctionnement. Alors dans les entreprises il met en place les mêmes pratiques. Externalisation d’activité dans des pays où le salaire moyen annuel équivaut à votre TJM (même pour les plus mal payés des consultants). Multiplicité du nombre de consultants lui assurant la plus grande des souplesses et l’arnaque du siècle.

L’arnaque du siècle a commencé à pointer son nez à la fin des années 1980, début des années 1990. Les analystes économiques expliquaient que le chômage allait mécaniquement baisser car les baby-boomers allaient partir à la retraite à partir des années 1995-2000 et que les jeunes arrivants sur le marché du travail prendraient leur place. 10 ans après, le chômage n’a eu de cesse d’augmenter, comme le nombre de retraités. En effet notre bon gros patron d’entreprise doit faire face à une lourdeur organisationnelle à chaque fois qu’il veut faire lever le petit doigt de ses salariés.

Alors sa solution : ne pas remplacer les départs en retraites. La masse salariale s’éteindra d’elle-même et à la place on mettra des consultants taillables et corvéables à merci. Des gens qui ne broncheront jamais, que l’on pourra déplacer selon les humeurs du jour. A qui ont imposera les congés, que l’on embauchera avec un bon salaire de départ mais sans jamais plus les augmenter par la suite et surtout, que l’on pourra licencier au moindre signe de crise économique sans que cela ne ternisse l’image de l’entreprise.

On entretiendra cette ambiance de peur du chômage, pour être certains qu’ils ne bougeront pas et on fera encore plus de bénéfices. Le consultant c’est la paupérisation du CDI et du plein emploi. La réponse à court terme, au manque de vista des économistes, des chefs d’entreprises et des gouvernants.

Pour le coup, vous verrez, cela n’ira pas forcément mieux demain.

Barricade lors d’un grève de consultants

Prochain article : W comme WC, le 15 mars 2011

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