V comme Variable d’ajustement

Trêve de sujets pipi-caca ! Petit souvenir de soirée :

– Et vous faites quoi dans la vie ?
– Architecte.
– Pharmacien.
– Fonctionnaire. Et toi ?
– Je suis consultant.
– C’est quoi ?
– Je mets mes connaissances aux services d’un client.
– Et tu es chez quel client ?
– [Votre client].
– Alors tu connais tout de ses besoins en matière de [secteur d’activité].
– Non, pas tout à fait. J’interviens sur des domaines en particulier.
– T’es un clown en fait. T’as que ta gueule.

Généralement le moins con et le plus cynique du groupe, celui qui connaît de près ou de loin le consulting, clôt la discussion par un rédhibitoire : « Tu n’es qu’une variable d’ajustement ! » Même un peu saoul à 2h00 du matin se faire traiter de Variable d’ajustement n’est jamais plaisant.

Nous ne sommes pas des variables d’ajustement, nous sommes des êtres humains. Peut-être juste de la cervelle louée aux entreprises mais nous masquons cela derrière des costumes, des tailleurs et des smartphones un petit cœur qui bat. Sans nous, que seraient-elles ces entreprises qui font le prestige de la France ? Et notre rôle ne se limite-t-il qu’à la gestion de leur projets et autres tâches ingrates ? Faisons un petit retour en arrière en 2008.

Pour mémoire un petit soubresaut économique a couté 20 000 000 000 000 de dollars à l’économie mondiale. En rédigeant le nombre de zéros nous nous rendons compte de l’indécence. Compte tenu de la taille de la France et de son rang mondiale on va estimer à 1% sa charge dans la crise économique (c’est bien sûr beaucoup plus). 1% soit 200 000 000 000 $. Vingt milliards de dollars c’est tout de suite moins choquant. Qui va payer cette facture pour la France ? Vous, vos enfants, leurs enfants et les enfants de ces derniers.

Cette crise a touché tous les secteurs (banque, assurance, automobile, industrie, pétrole, finance, etc) mais pourriez-vous nous citer le nom d’une grande entreprise française qui a annoncé durant cette crise, ou même après, des licenciements massifs pour faire face à ses pertes ? Pour rassurer ses actionnaires ? Pour calmer la grogne sociale ? Précisons, au risque de vous peiner, Michu & Fils sur la route de Cholet n’est pas une grande entreprise française.

Nous vous laissons réfléchir encore un peu… Un peu plus de temps… ? Il faut chercher, nous en voyons qui ne jouent pas le jeu… Bon reprenons notre raisonnement. Souvenez-vous, toutes ces sociétés étaient au bord du gouffre et l’État les a massivement aidées au nom du patriotisme économique. La raison invoquée était la préservation des emplois. Six mois après les banques se portaient comme des charmes. La finance réalisait des plus-values historiques et l’automobile annonçait des chiffres d’affaires record. Conclusion : les économistes français sont les meilleurs, à bas les économistes allemands, morts aux boches.

Sur la même période le taux d’inter contrat a explosé. Le taux de suicide chez les consultants aussi. Mais nous supposons que cela n’a rien à voir et cette information ne traduit que la perfidie de l’esprit de ce blog.

Un instant, mettez-vous dans le rôle du grand patron d’entreprise chez qui vous êtes en mission. Tout grand patron que vous êtes, vous savez pertinemment que celui qui dirige votre boîte c’est l’actionnaire. Et l’actionnaire à horreur de voir ses actions chuter.

En tant que grand patron vous savez que les patrons français ne savent pas gérer la publicité négative qui suivrait l’annonce de licenciements. Les grands patrons français n’ont pas le charisme des américains ou l’humour des anglais.

Dans votre rôle de grand patron, vous savez bien que la crise vous impacte lourdement, que l’action va chuter, que les actionnaires voudront votre tête et que vous finirez directeur financier chez Michu & Fils sur la route de Cholet. Il faut réduire la voilure, limiter les frais, faire le dos rond et attendre que la tempête passe. L’État propose même de vous prêter de l’argent. Bien placé il peut vous rapporter un joli pactole.

Mais ce qui vous empêche de dormir pour le moment c’est la masse salariale. Virer le moindre d’entre eux et c’est l’émeute. La grève, peut-être, ou pire que ça, des tweets méchants et une groupe Facebook réclamant votre tête. Trop de bruit, cela va réveiller les actionnaires. Il faut agir en douceur. En plus, qui dit licenciement dit prime de licenciement et vous ne pouvez pas vous le permettre. Cela réduirait la prime annuelle de vos actionnaires.

Le lendemain, elle vous apparaît : la solution. Comme tous les matins, elle est arrivée à 7h00, à consolider les chiffres de la nuit pour que vous trouviez des informations à jour sur votre bureau et que vous ne lisez jamais. Seul compte pour vous la tête du petit smiley en haut à droite.

Vous lui demanderiez de repriser vos chaussettes elle le ferait. « Oh merci. Je dois vous faire une confidence. Depuis trois ans que vous travaillez pour moi, je ne connais toujours pas votre prénom. Mais ce n’est pas bien grave car votre mission s’arrête sur l’heure. Au revoir et pensez à rendre votre badge. » Oui c’est une réplique dégueulasse mais vous êtes un grand patron. Ne l’oubliez pas.

Le consultant, la voici votre solution, virer les consultants. Cela ne coûtera rien, vous ralentirez les projets pendant quelque temps. Personne n’en parlera jamais. Personne ne sait qu’ils existent. Et une fois dehors, ce n’est plus votre problème mais celui de sa SSII ou de son cabinet de conseil d’origine. S’ils veulent le virer après, ceux sont eux qui seront la risée des réseaux sociaux. Que la merde tombe mais pas sur vos escarpins « Quod non cadit mauris calcanei tui. » La vieille devise familiale.

Et oui, notre ami cynique avait bien raison, les consultants ne sont que des variables d’ajustements pour actionnaires. C’est aussi un grand pas en arrière dans le droit du travail. Avoir réduit la personne à un coût journalier. Vous n’êtes pas Monsieur X, consultant Junior passionné de jazz ou Mademoiselle Y, expertise reconnu et auteure d’une encyclopédie des moustiques maliens. Vous êtes juste TJM=600 ou TJM =450. Cela évite alors tout sentimentalisme dégoulinant. Tout attachement.

Avant le patron démontait clandestinement sa chaîne de production et filait à l’anglaise le temps d’un week end. Maintenant, le week end, le patron peaufine son swing sur le trou n°7 et ceux sont les travailleurs qui sont démontés et changés en un week end. C’est beau le progrès.

D’ailleurs certaines entreprises sont connues pour sortir massivement en décembre leurs consultants afin de réduire les frais et de présenter une note moins élevés aux actionnaires. Et notre ami grand patron nous direz-vous ? Il a fait +17% sur l’argent prêté par l’État. Il a tout remboursé très vite en expliquant sur les ondes combien il était patriote et qu’il fallait remercier l’État qui les avait aidés et ne pas en être le débiteur trop longtemps.

Mais cette crisounette a eu de nombreux autres avantages pour notre patron. Elle lui a permis de gagner deux ans vis-à-vis de ses partenaires sociaux auprès de qui il explique que toute avancée sociale serait un risque dans cette ambiance économique morose. Ces actionnaires ont salué la maestria dont il avait fait preuve pour gérer cette crise, augmentant de 10% ses stocks options. Les commerciaux de SSII et cabinet de conseil sont revenus à la charge et il a demandé de réduire de 15% les TJM en raison de … la crise. Et grâce à tout cela il vient d’hériter d’une nouvelle assistante avec un c*l d’enfer. Vivement la prochaine crise et vous verrez, cela ira mieux demain.

L’action vient de perdre 5%, on sort les consultants

Prochain article : L comme Littérature, le 25 mars 2011

P.S : Le bilan des entreprises du CAC40 en 2010 (ici).

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5 commentaires pour V comme Variable d’ajustement

  1. Consultor dit :

    Ne dites pas à ma mère que je suis consultant. Malgré son âge, elle utilise Internet et je ne voudrait pas qu’elle sache que je suis tombé si bas.

    Elle me croit pianiste dans un bordel à Hong-Kong…

  2. ploooooc dit :

    Les nôtres racontent partout que nous sommes un gang de dealers plutôt que d’avoir à avouer que nous sommes en régie.

  3. Super Menteur dit :

    Aujourd’hui je déjeune chez ma mère. Me voyant lire cet article sur mon smartphone, elle découvre que je ne suis qu’une variable. Elle s’est saignée aux quatre veines pour me payer des études. Elle m’a foutu à la porte en hurlant que j’étais la honte de la famille. Mes frères sont chômeurs. VDM.
    Oups, je me suis peut-être trompé de site.

  4. Altern dit :

    J’aurais pu écrire mots pour mots ce billet.

    Je n’y vois que de la lucidité, du franc-parler et un peu de cynisme (tout a fait bienvenue !).

    Merci pour vos billets, merci pour tout ce vécu qui ne cesse de m’étonner à quel point un « modèle » a été mis sournoisement en place et s’impose aujourd’hui comme étant « normal », bien que se jouant de bien des Lois et obligations des entreprises envers leurs salariés pour ne garder que les obligations des salariés envers leurs entreprises.
    On parle beaucoup dans notre milieu de rapport « Win-Win » mais le seul rapport que j’ai pu observer c’est « TJM/cout horaire ». Le pire c’est qu’on en vient à devenir VRAIMENT cynique et qu’au final, on a plus qu’une seule envie : arracher autant que possible (frais gonflés, surf sur le Net, pause déjeuner à rallonge, etc) tout en donnant le change…

    Sale mentalité. C’est pas comme ça que je voyais ma vie professionnelle…
    … mais aucune perspective de changer parce que c’est souvent la 1ère expérience quand on sort de l’Ecole, et que certains ont déjà un crédit (pour les études ou voiture) à rembourser, et qu’il est hors de question de se mettre en danger vu l’état actuel du marché de l’emploi (sauf à retourner dans le système SSII ce qui revient au même que de ne rien faire au final, sauf peut-être légère augmentation de salaire), surtout que dans les couples, le conjoint/concubin pousse souvent à « garder un CDI parce qu’aujourd’hui c’est tellement difficile à trouver » et « il faut penser à notre projet immobilier parce que s’il t’arrive un truc au boulot, au moins, on aura un toit »…
    Et le cercle vicieux est lancé… Aucune liberté de changer, aucune perspective d’amélioration…

    Bref, le système est parfait, grandiose. Presque un « Masterplan » pour utiliser un idiome anglo-saxon que ne renierait certainement pas nos (sur)estimés Manager… (pas sûr qu’ils comprennent la métaphore par contre… mais qu’importe ! Ça sonne 2.0…)

    Si vous êtes comme moi, un passionné, qui a besoin de croire profondément en ce qu’il fait pour donner le meilleur de lui-même, vous finissez vite par être complètement désabusé…

    Mais vous verrez, ça ira mieux demain (ou pas…)

  5. Seth dit :

    Altern, génial votre commentaire.

    Il reste à ce brave consultant 2 options : soit il est le vieil esclave du maitre et se suicide, soit il devient transfuge en s’affranchissant. Au final même l’affranchissement est ici un suicide en soi.

    Ce monde (à entendre au sens large) est définitivement mourant, un tel système ne peut tenir la durée sans une crise de grande ampleur.

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