L comme Littérature

« Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Consultor se meurt, Consultor est mort ! » Vous pensez vraiment que pour prononcer votre oraison funèbre le Bossuet du XXIème siècle montera en chaire pour votre petite personne ? Vanité des vanités…

Ce qui est certain, c’est qu’au moment où les vers entameront un festin dont vous serez le plat principal, vos proches tenteront de se souvenir de vous : « Mais si, souviens-toi … le(a) grand(e) nigaud(e) qui bossait un peu partout … le(a) fils(fille) de machin … la référence des tableaux Excel dans la famille … ben il(elle) est mort(e). » Que restera-t-il de Consultor ? Un smartphone dégingandé, celui là même qui avait connu la grande grève de La Défense (pour mémoire). Une mallette ou un sac à main rongé par les affres du temps, les mites et la poussière. Des costumes/tailleurs qui furent un jour à la mode mais qui ne seront plus portés que pour amuser votre descendance, les jours de carnaval. Des badges de sociétés depuis toutes rachetées par des entreprises chinoises et que vous n’avez jamais rendus au sortir de vos missions et … votre disque dur externe.

Ce qui restera de votre vie de consultant c’est ce disque dur.  500 Mo, 1 T pour les plus prolifiques. Toutes vos spécifications rédigées, vos mails conservés, vos rapports de qualification approuvés, vos présentations aux différents comités, votre boîte à outils de documents pré-rédigés, des templates piquées lors de vos missions,  toutes ces documentations sur des normes et méthodes que vous vous étiez promis de lire un jour. Une vie de rédaction qui sera supprimée d’un seul coup pour y stocker l’intégrale de l’œuvre de Justin Bieber. Et oui, le jour de votre mort Justin Bieber aura une œuvre et vous … plus rien.

Car aussi bizarre que cela puisse paraître, un consultant c’est avant tout un auteur. Un auteur mono-maniaque, qui ne rédigerait que des spécifications. Ou plus exactement un nègre. Nous rédigeons des documents dont les valideurs tirent leurs lauriers, leurs promotions et leurs augmentations en apposant leur nom dessus. Donc un consultant n’a de cesse de rédiger tout au long de sa carrière. Cela est étrange quand on sait que les consultants ont suivi des cursus scientifiques, que les SSII et les cabinets de conseil ne cherchent que la perle rare sortie de Centrale ou d’X ou de n’importe quelle boîte d’ingénieurs, faute de mieux. Pointez un diplôme de sciences humaines, de littérature ou pire, de sociologie, et l’on vous rira au nez. Ne soyez pas surpris par Centrale ou l’X. Il n’y a qu’un major par promotion, le reste se case où il peut. Le major devient patron d’une entreprise du CAC40, le minor, consultant dans cette même entreprise. Nous gloserons une autre fois sur l’esprit de corps.

Que ferez-vous des alliages, du tableau de Mendeleiev, des masses et autres volumes ou des équations au douzième degré lors de vos missions ? Absolument rien. Lors de votre mission vous remplirez des tableaux Excel, vous rédigerez des mails et des livrables. Et pour rédiger, vous allez rédiger. Des dizaines, des centaines, des milliers de pages par an. C’est ainsi, l’économie française fonctionne grâce à des gens dont le dernier livre lu a été Le Cid pour le bac français. Nous faisons ici abstraction du Bro Code, version imprimée de la série I how met your mother, que votre vieille tante de province vous a offert à Noël ou du dernier Marc Levy que des consultantes lessivées survolent en rentrant chez elle.

Il va de soit que cela n’a rien de catastrophique. On vit très bien sans culture. Parfois on devient même président de la République. Mais cela manque tellement de poésie : « Pour effectuer une demande de souscription sur le site l’utilisateur saisit les informations concernant le client : civilité, adresse postale, adresse fiscale, etc. Renseigne un questionnaire sur les besoins du client et sur ses objectifs d’épargne (écrans intermédiation recueil et intermédiation résultat). Choisit la formule de souscription souhaitée (écran choix de la formule). Indique le montant du versement, sa ventilation sur les différents supports financiers, les options et garanties choisies. Choisit la clause bénéficiaire associée à son contrat (écran clause bénéficiaire). Valide le récapitulatif de sa demande. »

Pour tout à fait exact que soit votre prose, vous n’espérez tout de même pas siéger à l’Académie avec un tel manque de style ? C’est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire… Oh ! Dieu !… Bien des choses en somme. En variant le ton, -par exemple, tenez :

Façon Maguerite Duras : « Le client veut souscrire, forcément, c’est le client. L’utilisateur le questionne. Il a demandé son nom, il a dit son nom, forcément, que dire. Il a saisit le nom, forcément, que faire… »

Façon Arthur Rimbaud : « C’est un écran de souscription où tape un utilisateur / saisissant follement ses données de client / où la formule luit, fière : c’est un petit écran, il a deux boutons rouges au côté droit … »

Façon Edmond Rostand : « Et que faudrait-il faire ? Saisir son nom bêtement, prendre son prénom / Et même son adresse et le téléphone dans ces champs / Non merci ! Valider la demande, confirmer la formule, vérifier la clause : Non merci, non merci, non merci !… »

Façon George Perec : « La validation à la souscription saisit par la sollicitation du chaland… » Si vous ne connaissez pas La Disparition, cela ne vous dira rien.

Façon Raymond Queneau : « Ecran 1, autobus de saisit, homme rencontré la veille gare Saint Lazare. Nom demandé, prénom donné… »

Ou bien façon Michel de Montaigne : « Ne cherchons pas hors de nous nos informations pour cette souscription, elles sont chez nous, elles sont plantées en nos entrailles. »

Cela tombe très bien que vous nous parliez de Montaigne. Nous ne souhaitions pas orienter le sujet sur lui mais puisque vous y tenez, sachez que Montaigne est connu pour ses Essais, son amitié avec La Boétie (le poète, pas la station de métro) et sa charge de maire de Bordeaux. Si vous ne saviez aucune des trois choses, vous ne connaissez donc pas Montaigne. Ceux sont les Essais que nous retiendrons ce jour. Revenez un autre jour, nous parlerons, peut-être, de La Boétie et de Bordeaux, mais nous ne vous promettons rien.

Comparons vos milliers de pages écrites avec Les Essais. Les Essais c’est 2 000 pages, et Montaigne leur a consacrés 20 ans de sa vie, soit une page par semaine. Une page par semaine, mais quelle page. Imaginez que vous bénéficiez d’une semaine par page de spécification. Vous voyez la splendeur que pourrait avoir ces dernières ? Vous pèseriez chaque mot, vous travailleriez la forme et la formulation de chaque page.

Mais au final vous n’êtes pas Montaigne, juste un pisse-copie. Il n’y a que Katherine Pancol, Gérard de Villiers et Amélie Nothomb pour produire plus que vous. Vous nous expliquerez que Montaigne n’avait pas un TJM et des deadlines à tenir. Qu’il ne devait pas remonter des infos à son commercial. Qu’il n’était pas managé par des cons. C’est vrai, petit, mais vrai. Car ce n’est certainement pas avec ce que vous pondez comme documentation que l’on verra un jour un lycée Consultator ou une avenue à votre nom. Le temps que vous passez à rédiger vos idioties vous prive d’avoir dans vos bras les plus belles femmes du monde. Alors si vous voulez que plus tard, ce soit dans une artère à votre nom qu’elles aillent dépenser l’argent de leurs maris consultants, soignez votre style ! Pensez à votre légende ! Voyez loin, soyez grandiose.

Quant à l’excuse frelatée du document technique contre le document philosophique permettez-nous de vous mettre à l’index et plus spécialement à la lettre D comme Diderot et son Encyclopédie ou à la lettre V comme Léonard de Vinci et ses projets industriels. On peut donc parfaitement écrire des livres chiants avec talent.

Prenez n’importe quelle phrase des Essais et vous avez matière à dissertation pendant des heures :
– « L’homme est malmené non pas tant par les événements que, surtout, par ce qu’il pense des événements. »,
– « J’aime mieux forger mon âme que la meubler. »,
– « Savoir par cœur n’est pas savoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire. »,
– « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »

Ne le prenez pas que pour vous, mais vous n’imaginez pas occuper pendant sept heures, les postulants à l’agrégation de philosophie avec « Des personnes morales à but non lucratif (et notamment les associations) peuvent être détentrices d’un Livret A et bénéficient d’un montant de dépôt maximum de 76 500,00 euros. »

La seule vraie différence entre Montaigne et vous, c’est que lui, on le lit. Alors que votre documentation, normée, chartée, validée, corrigée, re-validée, partagée, archivée est oubliée au fond d’un serveur. Les entreprises appellent cela le knowledge sharing, le partage de connaissance, le ré-use. Les informaticiens appellent cela de la place perdue.

Donc personne ne vous lira, alors pourquoi mettre les formes. On rédige à la va-comme-je-te-pousse, sans soucis, de la syntaxe, de la grammaire et de l’orthographe. Si des dynamos avaient été posées sur les cercueils de messieurs Bescherelle, Larousse et Robert, leurs retournements d’outre tombe à la lecture des écrits de consultants, permettraient d’éclairer Paris et sa proche banlieue.

Mais nous serions mal avisés de jeter ici la moindre pierre à qui que ce soit. Rien qu’avec les fautes de ces billets nous pourrions éclairer les Champs Elysées. Nous ne sommes pas exsangues de reproches en la matière. Par facilité nous trouvons comme Raymond Queneau que « l’orthographe est plus qu’une mauvaise habitude, c’est une vanité ». Cependant parmi les lecteurs de ce blog beaucoup sont des tenants du philosophe Alain pour lequel « l’orthographe est de respect, c’est une sorte de politesse ». Nous ne souhaitons nous poser en arbitre de ce sujet.

Le problème de l’orthographe est tellement important que certaines SSII organisent même des soirées dictée pour combler les lacunes de leurs ingénieurs. « Et tu participes à la soirée karting ? – Non plus de place, j’ai choisi dictée à la place.Ah ouais, c’est cool aussi ! » On ne se hausse pas des bassesses des autres mais les internes n’écrivent pas mieux que les prestats, seulement ils coûtent moins cher. Pour l’entreprise qui loue votre cerveau, ce dernier doit être bien fait et la maîtrise du français une compétence par défaut.

Pas une excuse mais une autre explication aux lacunes de ce blog : Tout professeur encourage ses élèves à relire à haute voix ses écrits. Stendhal pratiquait l’exercice pour s’assurer du rythme de ses phrases, et cela bien après le lycée. Essayer de relire vos mails dans un open space avant envoi, l’effet est garanti. La relecture étant pourtant la meilleure des vérifications. Pour la même raison, nos billets hébergent une multitude de fautes que le simple exercice à haute voix aurait effacé. Mais nous avons aussi des tableaux Excel à remplir. Ceci n’excuse pas, mais explique.

Et comme le nombre sans cesse croissant de lecteurs de ce blog pourrait nous pousser à la vanité, permettez que nous nous servions nous même et à notre destination cette pensée de Montaigne : « Il est plus facile d’écrire un mauvais billet que d’en comprendre un bon. » Eh vous verrait, se là ira mieu deux mains.

Ô rage, ô désespoir, ô orthographe ennemie

Prochain article : R comme Réunion, le 30 mars 2011

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3 commentaires pour L comme Littérature

  1. Consultor dit :

    Non, non, non, non, Consultor il est pas mort,
    Non, non, non, non, Consultor il est pas mort,
    Car il b**** encore, car il b**** encore….

    Et j’espère que ce sera le plus tard possible 🙂

    Enfin, la prose pondue dans la vie professionnelle telle que Spécifications du sous-système de valorisation aura certes une postérité infinitésimale par rapport à Montaigne, et plus encore par rapport aux Filles de Camaret, De Nantes à Montaigu, Frère La Guillaumette et autres morceaux choisis du Bréviaire du Carabin dont je serais curieux de voir l’effet si d’aventure ils étaient chantés dans un open-space.

    Enfin il est sûr que lorsque que je partirai à la retraite (le plus tôt possible en revanche !), mon disque dur sera immédiatement reformaté ! Allez zou, poubelle et j’ai suffisamment de centres d’intérêts extra-professionnels pour remplacer avantageusement tout cela !

    Et c’est vraiment une fatalité de la documentation produite dans le cadre de l’informatique… D’autres secteurs ont plus de chance : sur eBay on peut par exemple trouver l’intégrale de la documentation de maintenance du Concorde et cela trouve aisément preneur !

    Il est vrai qu’il existera toujours des « mordus » qui auront envie de décortiquer le système de gestion des entrées d’air ou les servocommandes du Bel Oiseau… Par contre, franchement, qui pourrait s’intéresser au modèle conceptuel de données du système de gestion des stocks d’un distributeur de chaussettes slovène ?

    Je souscris également des deux mains au constat sur l’haurtografe et à la saint-axe désastreuse de bon nombres de documentations. Dire que des consultants considèrent cela comme secondaire. Pourtant, leur dis-je, si le client reçoit un document de spécification qui est un véritable torche-[censuré], il sera en droit de penser que le système qui lui sera livré sera du même niveau…

    • ploooooc dit :

      @Consultaor c’est malheureusement assez rare que sur l’air des filles de Camaret on chante :
      « Les filles de Camaret se disent consultantes
      Les filles de Camaret se disent consultantes
      Mais au fond l’open space
      Elle dodelinent des fesses
      Bandantes, bandantes
      Consultantes bandantes ! »

  2. Guili guileek dit :

    Pour finir une belle spécification ou un compte rendu avec une phrase pleine de panache (qui ne veut rien dire mais qui justifie votre prestation), une seule adresse : http://www.pipotronic.com/

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