X comme Xanax

Si le consulting n’est qu’un moment d’égarement avant que vous ne lanciez votre grand projet, que vous revendrez très chèrement dans deux ans pour couler une retraite heureuse à 27 ans sur une plage des Bahamas entouré de naïades presque nues ou de d’athlètes surmusclés, nous avons pour vous le filon en or. Devenez horloger à proximité d’une SSII ou d’un cabinet de conseil. D’abord, parce que certains consultants très fraîchement embauchés veulent afficher à leur poignet cette réussite professionnelle nouvelle qui s’ouvre à eux. Fort du précepte qui veut que « si à 25 ans tu n’es pas consultant avec une grosse montre, tu as raté ta vie. » Ensuite, parce que regarder l’heure reste l’activité principale des consultants. Parfois même la seule de nos journées. Les romains disaient Vulnerant omnes, ultima necat (chaque heure blesse, la dernière tue), les consultants répondent chaque heure est longue à passer, la dernière je me casse.

La léthargie du consultant le midi devant sa feuille Excel. Il faut compter six mois pour voir s’installer cet état d’abattement. Au début vous êtes encore emporté par le tourbillon de la nouveauté. Il vous a fallut découvrir une nouvelle entreprise, des applications inconnues, de nouveaux collègues, de nouvelles règles, us et coutumes. Parfois il vous a même fallu découvrir un nouveau métier grâce à votre manager qui vous avait vendu sur une mission à cent lieues de vos connaissances.

Entre votre talent et vos compétences, vous avez lutté, vous vous êtes accroché et vous commencez à comprendre tous les rouages de votre mission et ce que vous faites. Vous comprenez surtout que le client a sur-vendu sa mission. Ils sont trop forts ces clients, ils ne veulent que des seniors pour des missions où des juniors seraient totalement à leur place. Et quand nous disons junior, plus d’une mission pourrait être directement confiée à un bonobo. En voyant le travail de certains juniors on peut constater que c’est déjà le cas.

Ainsi, votre séniorité est sous évaluée. Cela vous peine, vous ronge, vous mine. Toutes ces années d’études, toutes ces nuits blanches de bachotage, toutes ces douleurs à l’approche des examens, toutes ces feuilles protégées de plastique pour potasser même sous votre douche, tous les sacrifices de vos parents. Et pour quoi ? Pour finir par remplir des présentations PowerPoint.

Le temps de la surprise et de la nouveauté est passé. Le challenge est remporté. Même le client loue vos qualités. Mais maintenant vous ressemblez à un zombi. Vous arpentez les couloirs du métro, le regard dans le vague, les oreilles saturées de musique que vous entendez sans l’écouter. A la main votre mallette qui marque le rythme et dans l’autre votre smartphone. Votre unique lecture se limite à la première page du 20 minutes quotidien, plus l’horoscope pour les grands lecteurs. Votre attention est pompée par le projet.

Avec la routine de la mission s’installe le lessivage du cerveau. La répétition immuable des tâches. Lundi le comité de 10h, vous avez donc 45 minutes pour préparer une présentation que vous vous étiez promis de faire ce week end. Mardi, le point avec le n+1, on va lui dire que tout va bien, il ne veut entendre que cela. Mercredi le point avec l’équipe, ils vont nous dire que tout va mal, ils ne savent dire que cela. Jeudi, réunion sur le second projet, vendredi le pot du vendredi et les promesses du week end. Glissez le déjeuner habituel du mardi avec les collègues à la pizzeria et l’after work-Mojito avec les prestats du jeudi, la semaine est bouclée. Nous vous faisons grâce du week end : lessive, courses alimentaires, shopping et coma sur le divan pendant tout le dimanche.

Toutes les semaines la même chose, les mêmes points, les mêmes salles de réunions, les mêmes gueules, le même boulot sans avenir chez un client qui ne vous embauchera jamais. Sans avenir dans une SSII qui ne vous connaît pas. La répétition de vos tâches et bien la preuve que votre client ne cherchait pas un consultant pour sa force de proposition mais un exécutant un peu capé. Le consulting des devenu de l’intérim de luxe.

Et vos rêves pleins la tête. Une première mission à ne faire que des tests, puis une montée en grade sur une mission à rédiger des specs et d’ici deux ans vous rêvez de la grande mission de chef de projet. Vous aurez alors 28 ans et serez au sommet de vos compétences. Les années jusqu’à la retraite vont être longues. Et oui, comme prestataire vous ne pourrez espérer aller bien plus haut que chef de projet. Chef de projet, le hochet que votre employeur secouait lors de votre embauche. Chef de projet le titre qui vous fait rêver. Chef de projet, l’assurance de la reconnaissance familiale. La France devient un pays de consultants, de chefs de projet.

« Tu verras le consulting c’est génial, on est toujours à droite à gauche sur des missions à haute valeur ajoutée, on ne reste jamais deux jours de suite au même endroit, on rencontre des gens formidables. Et puis chez nous, tu passes un coup de fil, on te sort de mission. Priorité au bien-être de nos consultants… » C’était votre manager qui parlait ainsi. Avant que vous n’alliez vous acheter cette maudite montre que vous regardez 759 fois par jour. Depuis votre manager a été coulé dans les fondations d’une construction nouvelle sous deux mètres de béton à prise rapide et après lui avoir brisé les rotules à coup de barre à mine. Coup d’œil sur la montre (1 minute et 12 secondes de passées)

Trois ans à vous faire mariner sur une mission nulle et loin. Trois ans à ne pas répondre à vos mails, trois ans à tomber sur son répondeur à chaque appel. Trois ans à le croiser pour apprendre qu’il venait de perdre sa mère. Calcul fait, il a enterré 17 fois sa mère en trois ans. Et oui, à passer vos journées sous Excel, vous vous êtes mis à faire des tableaux de tout : les jours passés, les RTT qui restent, le nombre de commerciaux qui ont changé depuis le début de votre mission, les scores de votre équipe de foot/rugby/volley. D’autres rédigent des blogs. Vous n’avez dû votre salut qu’au service Achats qui vous ont sorti au bout des trois années légales.

La routine de la mission vous permet de mieux apprécier les très nombreux avantages des internes qui vous sont interdits. Mais cette routine peut être brisée par une espèce de sortilège. Arrive un moment où le truc le plus fou qui peut vous arriver en mission c’est un déménagement avec toute l’effervescence qui l’accompagne. Nous ne parlons bien sûr pas de votre migration de chambre d’étudiant vers un studio, voir un 2 pièces. Nous parlons ici du déménagement dans votre entreprise.

Il s’accompagne de toutes les craintes et de tous les espoirs sur votre emplacement futur, vos voisins futurs, votre cadre de vie futur. La promotion serait d’avoir un bureau avec le dos au mur, mais les plans circulent en sous-main grâce à Jean-Mi, un prestat qui est à la Logistique, et vous découvrez que vous serez encore dos au couloir. Et puis le déménagement c’est aussi quelques jours de congés qui vont avec. Pardon, les jours de congés sont pour les internes, vous ce sera des RTT imposées. Vous n’en aviez plu, dommage, congés sans solde ou par anticipation. Vos congés, RTT, imposées par une entreprise qui ne vous paye pas. Un concept philosophique de plus comme le consulting en développe des dizaines.

Ce qui est aussi excellent pour le moral c’est de voir tous les internes changer, être mutés, augmentés, promus et vous qui restez. Vous devenez la mémoire du plateau. Après moult pots de départ, vous constatez que les gens autour de vous sont tous arrivés après vous. Et puis faut voir les remplaçants. Car si vous aviez débuté votre mission avec de fantastiques internes (cela arrive quand même de temps en temps). Ces derniers ne restent pas, ils sont remplacés mais ni par la qualité, ni par le mérite. Plutôt par le dépit et l’âge. Vous devenez alors le sachant d’une cour de bras cassés.

Alors faute de véritable avenir, vous réactivez votre CV sur les sites d’emploi. Vous constatez que seules les SSII et cabinets de service vous courtisent. Vous passez deux ou trois entretiens pour vous refaire la main, vous demandez 10% de salaire en plus que l’on vous donne sans ciller et vous repartez pour trois ans de mission. Pour connaître la suite, remontez en haut de la page. Nous sommes la première génération depuis les débuts de l’humanité dont le niveau de vie sera moindre que celui de nos parents. Mais nous sommes aussi la première génération à avoir un boulot mais pas d’avenir.

Comme vous l’aurez remarqué, c’est la très grande forme, alors un Xanax et au lot. Et comme disaient les romains : et videbis quae melius cras.

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Prochain article : Z comme Zut, le 10 avril 2011

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11 commentaires pour X comme Xanax

  1. Le consultant pragmatique dit :

    J’ai posé ma démission grâce à ce blog, entre autre. J’espère que c’est terminé pour moi les SSII, ainsi que l’informatique avec un peu de chance !

    Vous devriez faire un « D comme démission ».

    • ploooooc dit :

      @ Le consultant pragmatique : Tout plaquer pour ouvrir une horlogerie ? Par contre la maison n’assure pas de service après-vente. Mais félicitations et bonne chance pour la suite. Quant à votre proposition de sujet elle est prévue, avec une autre lettre.

  2. bfx dit :

    Je me suis reconnu là-dedans, merde :/
    Bon, je ne suis plus presta, mais ça change pas grand-chose, le fond de ton billet s’applique quand même.
    Bien écrit, bravo.

  3. Nom dit :

    Et moi j’arrive en bas de la page encore une fois :/
    Mais bon, ca ira mieux demain… ou pas (réunion d’équipe).

    Vivement le « D comme dépression » 🙂

    • ploooooc dit :

      @Nom : Réunion d’équipe le mercredi !!! Alors que les collaboratrices changent les couches ou pouponnent dans les parcs. Ce n’est pas très gentil, phallocrates !

  4. Nom dit :

    Et oui, certaines entreprises fonctionnent comme cela…
    Du coup, les bureaux sont plutôt « vides » le vendredi

  5. Consultor dit :

    Et encore, il arrive que ceux qui obtiennent enfin un poste de chef de projet déchantent à vitesse supersonique. Être soumis au syndrome de Ravaillac (*), c’est à dire écartelé entre le client, l’équipe, la MOA, les fournisseurs… surtout en situation de « chef de projet » presta sans réel pouvoir, il y a de quoi dire « chef de projet », plus jamais !

    (*) Ravaillac était celui qui assassina le bon roi Henri IV et qui fut écartelé en place de Grève pour cela. Rappel sans doute nécessaire, ayant constaté certaines lacunes en histoire chez certains jeunes consultants. L’un d’eux à même ouvert des yeux ronds lorsque je lui ai appris que Mireille Darc n’a pas été fusillée par les Anglais sur la place du Vieux-Marché à Rouen en 1431…

    • ploooooc dit :

      @Consultor : Merci de ces précisions historiques. C’est Milla Jovovich qui a été guillotinée par les anglais à Rouen. Mireille c’était sa fille. Non ?
      Quant à ceux qui ignorent la notion d’écartèlement nous les invitons à regarder l’étiquette de certains jeans et imaginer le régicide à la place du pantalon.

  6. Loockheed dit :

    C’est bien écrit, mais quel aigreur. Passez indep’ !

  7. Anonyme dit :

    Ha oui, toujours facile de se foutre des jeunes. Frustrés, les anciens? Le temps ne fait rien à l’affaire, disait le moustachu.

  8. ploooooc dit :

    Tout le monde se calme. Le grand Georges disait :
    « Le temps ne fait rien à l’affaire. / Quand on est con, on est con ! / Qu’on ait 20 ans, qu’on soit grand-père / Quand on est con, on est con ! »
    Mais votre seule présence sur ce blog prouve que vous ne l’êtes pas.

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