Z comme Zut

« Autrefois, quand j’étais minot, / J’avais la folie des gros mots, / Et si je pensais « zut » tout bas, / Je ne le disais pas… / Mais / Aujourd’hui que mon emploi / C’est d’bosser comme presta, / Je ne pense plus « zut », pardi! / Je me maudis. »

Dire zut en mission ! Mais vous n’êtes pas fou ? Vous voulez sortir par la plus petite porte avec l’étiquette du goujat à jamais tatouée au fer rouge sur votre dossier de compétence ? Voyons, nous sommes entre gens civilisés ou qui s’en donnent l’air. Pas un mot plus haut que l’autre. Ici on vit, on travaille, on s’engueule, on se poignarde comme d’autre pète, dans la soie et sans bruit.

Et si votre verve vous démange, passez votre chemin. Celui du consulting mène à l’enfer, il n’est pas pavé de bonnes répliques. Vous pensez d’un bon mot calmer les foudres d’un comité, détendre une atmosphère, foudroyer un collaborateur ? Mais vous surestimez vos collègues ! S’ils ne possèdent pas de talent pour rédiger de façon poétique leurs spécifications ; vous n’espérez tout de même pas qu’ils fassent preuve d’esprit, de culture ou du moins de répartie ? Votre bon mot tombera à plat. Car un bon mot implique de la connaissance chez celui qui le reçoit, il doit en comprendre les différentes strates, percevoir l’humiliation et avoir du talent pour répliquer. Sans cela vous passerez pour un malotru.

Nous avons évoqué la pénétration profonde de l’anglais dans les fondements de la langue de Molière (pour mémoire), se traduisant par un verbiage pseudo professionnel et totalement ridicule mais qui permet de se donner des airs de business (wo)man archi-occupé(e). Outre le souhait de passer pour un pédant trou du cul, cette percée anglaise bénéficie surtout de la décrépitude de l’usage du français. Les phrases se limitent à sujet – verbe – complément. Les mots n’ont que très rarement plus de deux syllabes. Et si l’orthographe pique les yeux, la syntaxe brûle les oreilles. Tout est « practico-pratique ». Dans le monde de l’entreprise tout le monde parle la novlangue. Un sabir qui traduit le lissage de la langue et du travail à coup de bons sentiments et de platitudes.

Car faute de répartie, vos collègues sont contraints de rester dans le politiquement correct. Pas de gros mots, pas de mots plus hauts que les autres, pas de mot tout court. Juste des phrases creuses, toutes faites, entendues mille fois. Ne venez pas troubler l’onde claire du marigot dans lequel ils clapotent. Vous risqueriez de vous y noyer. En effet un consultant trop volubile, qui fanfaronnerait par ces gasconneries serait brisé net. Souvenez-vous que le client vous tient d’une étrange façon, par vos parties les plus intimes (nous parlons principalement à ces messieurs). En effet vous pouvez à loisir changer de SSII ou de cabinet de conseil, mais le CAC40 ne compte que 40 sociétés, réduisons à 10 dans votre secteur d’activité. Il y a de fortes chances que vous soyez un jour repositionné sur une autre mission dans la même entreprise. Et le futur client voudra des références en interne.

Porter l’étiquette de « la grande gueule », de « celui qui allume tout le monde », de « l’ingérable ». Et cela malgré vos excellentes qualités professionnelles vous fermera à jamais les possibilités de mission. Alors que l’étiquette du « nul », de la « salope » ou de l’« idiot », est moins problématique et aura presque tendance à rassurer le client qui pourra s’y retrouver dans de tels qualificatifs.

Attention, personne ne vous blâme, nous sommes assez friands de ce rôle de sniper toujours prompt à clouer d’un trait d’esprit le boulet de la réunion. Nous connaissons tous l’abruti(e) qui reformule chaque décision comme s’il en était l’auteur : «
– Donc nous validons l’accès à distance.
– Parce que je me disais que l’accès à distance c’était une bonne idée à valider.
– Et par conséquence nous renouvelons notre parc de PC portables.
– Mais alors nous aurons le parc des PC à renouveler. »
Et vous, en bout de table, nous savons où vous avez vos habitudes en réunion, qui ne souhaiteriez lui dire qu’une chose : «Ta gueule. » Oui, on peut être pour la répartie sans toujours avoir la meilleure au bon moment.

Nous vous mettons simplement en garde contre les conséquences. Et puis le sniper, comme le français, est un soldat voué à disparaître. Maintenant on bombarde au drone, à l’américaine. Et l’exemple vient de très haut. Le ministre de l’éducation qui considère que la maîtrise du français n’est pas nécessaire pour apprendre l’anglais. Un autre ministre dont le livre de chevet est une marque de vêtements ou encore plus haut, un président, dont une des prérogatives est d’être le protecteur de l’Académie Française :

Vous l’aurez compris, on simplifie le français, on le réduit aux acquêts. L’entreprise toujours craintive d’être à la traîne d’une mode (ils ont laissé passer internet, les réseaux sociaux, les applis pour téléphones portables …), l’entreprise court derrière cette tendance.

Pour preuve, on ne se vouvoie plus. Trop compliqué la conjugaison de la deuxième personne du pluriel avec ces « supputâtes », ces « cherriez » ou ces « amputassiez ». On fait simple, on est une famille, tout le monde se tutoie, du grand chef au dernier des larbins, nous sommes tous amis. C’est leur côté à l’américaine, friday wear et KPI. Et entre amis on ne va pas se parler vertement.

L’entreprise c’est plein de directeurs super cools qui vous racontent leurs vacances, leurs maîtresses, leurs swings au golf. Ils ne contrôlent rien et quand les choses dérapent, ils n’explosent pas, jamais. Ce doit être dans leur contrat. Ils sourient, vont quémander quelques jours/hommes en plus et le projet continue.

L’entreprise a lissé le langage mais aussi les métiers. Avant pour être trader (on disait agent de change ou cambiste) il fallait de la gueule, il fallait impressionner au dessus de la corbeille, se faire entendre pour passer ses ordres, en imposer sur les autres. Maintenant il faut savoir enfiler les algorithmes comme d’autres les perles, il faut porter un costume sombre pour ressembler à une ombre, ne pas avoir de personnalité, ne pas faire de bruit. Un chef de projet ne motive pas des troupes, il valide des feuilles de temps. Il n’a pas besoin de charisme pour faire ça.

Avant, un patron était connu pour ses colères légendaires, sa gouaille, sa verve, ses bons mots assassins. En contre partie il faisait tout cela pour le bien de sa boîte et tout le monde attendait que le grain passe quand le ciel se couvrait. C’était le contrat social de l’époque. Aujourd’hui les patrons sont des directeurs financiers jamais en colère et toujours cools. Vous imaginez vraiment qu’un directeur financier puisse être cool ? Un directeur financier c’est un mec qui a une érection quand son tableau Excel est bien fait. Comment ça peut être cool ? Ceux sont des gens qui perdent des milliards avec le sourire. Ils s’en fichent. Ce n’est pas leur argent et celui de leur parachute doré est dans une autre ligne budgétaire.

Et le consultant au milieu de tout cela ? Le consultant n’est qu’un Homme avec ses joies mais aussi ses peines et ses colères. Une bonne grosse explosion de colère et les noms d’oiseaux qui vont avec, cela permet de remettre les choses en place, cela permet de mieux cerner le comportement de ses équipes, cela permet de voir à qui l’on a affaire et cela n’a jamais tué personne.

Et voilà que vous vous souvenez des immenses photos de mêlées de rugby qui emplissaient les murs des bureaux de votre SSII ou cabinet de conseil. Au rugby on se fout sur la gueule pour se tester et ensuite on boit tous ensemble. Dans l’entreprise, on se renifle le c*l, comme des chiens mais sans jamais montrer les dents. Par contre cette politesse de façade s’accompagne d’une médisance feutrée dans le dos des gens. Classique nous direz-vous.

L’entreprise n’est malheureusement pas le summum du bisounours land de la politesse à l’extrême. Il y a bien pire, avec notre manager. Pour mémoire il a généralement le QI d’une huître non perlière, du bigorneau pour les plus éveillé. Nous serions tentés de le secouer un peu pour le faire réagir mais lui vous regarde avec ces yeux de vache normande ne comprenant rien à votre second degré. Ne décryptant qu’avec difficulté votre premier degré et n’ayant qu’une seule phrase à la gueule (il a plus une tête d’animal que d’autre chose) : « C’est la crise ». Non connard, aujourd’hui c’est nous qui crisons mais nous n’oserons répondre que : « Ah oui c’est la crise, zut ». Et vous verrez, cela ira mieux demain.

Oh putain les enculés

Prochain article : Y comme Yéti, le 15 février 2011

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4 commentaires pour Z comme Zut

  1. Altern dit :

    Superbe article comme d’habitude, mais malheureusement une petite rectification :

    « Et puis le sniper, comme le français, est un soldat voué à disparaître. »

    Ehhhhhhhh non !
    Les évènements actuels, notamment à Misrata en Libye, prouvent bien que le rôle du sniper (lâche par définition mais c’est un autre sujet) a encore de très beaux jours devant lui… L’aviation (dont les fameux drônes évoqués) ne pouvant aller les débusquer via bombardements sans causer d’important dommages collatéraux (inacceptables de nos jours).

    Par contre, si on voulait interpréter votre phrase de cette façon « le soldat français est voué à disparaître », alors je ne saurais vous donner totalement tort. Même si paradoxalement, nos dévoués fantassins professionnels n’ont jamais eu aussi fort à faire qu’en ce moment… !

  2. ploooooc dit :

    Pour le rétablissement de l’honneur du sniper.

  3. Altern dit :

    Ah non !

    Pour le sniper, l’honneur, c’est au fond à droite.

    L’efficacité, par contre, là… y a pas trop matière à débat 😉

  4. Consultor dit :

    Ah, le tutoiement généralisé, le truc le plus faux-cul de ces trente dernières années. Lorsqu’un grand directeur s’avise de s’adresser à moi en me tutoyant, ce n’est pas l’envie qui me manque de lui lancer un « on n’a pas gardé les cochons ensemble » ! Mais je ne suis pas candidat au martyre… Il ne me reste donc plus comme solution que d’élever un cochon sur Kochonland en lui donnant le nom de mon « manadjeur » préféré.

    Plutôt que d’avoir des « directeurs super-cools », entendre ceux-ci s’exprimer comme dans ces dialogues d’Audiard, ça sonnerait plus vrai, non ?

    Ou alors, pouvoir s’exprimer de la sorte à propos de son « manadjeur » s’il s’appelle Antoine ?

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