Y comme Yéti

Le soir, à la chandelle, lors de veillées dans les vallées enneigées de haute montagne, on raconte cette histoire qui fait frémir les enfants, trembler les vierges et sourire les adultes : Le passage du Yéti dans les rues du village. C’est le même genre d’histoire que l’on raconte à la machine à café aux juniors : le passage du manager pendant la mission. Mais cela ne provoque pas des frissons, plutôt de l’admiration. Les Juniors regardent avec admiration ces confirmés ou seniors assurant l’avoir déjà croisé. Jeune junior, la vie a encore tant de choses à t’apprendre.

Car personne ne l’a jamais vu et ne sait vraiment à quoi il ressemble, ce manager. On le dit couvert de poils ou d’un costume tape-à-l’œil. Certains assurent qu’il a demandé à être leur ami sur des réseaux sociaux. D’autres assurent l’avoir déjà croisé dans les couloirs, à minima l’ombre de sa démarche hasardeuse. De votre côté, vous vous souvenez vaguement d’une forme, présente lors de la qualification chez le client, mais guère plus. Depuis il avait disparu. Un instant vous aviez eu envie de faire un don au WWM (World Wild Manager), mais votre bon sens avait repris le dessus et retenu votre geste.

Et voilà qu’un jour, se penche au-dessus de votre épaule une forme étrange, mi-homme, mi-manager. Une fois passée la surprise, voici l’étonnement : «
– Bonjour, je peux vous renseigner ?
– Non mais c’est moi, [prénom de votre choix], ton manager.
– Mon quoi ?
– Ton manager, tu sais je suis de [nom de votre boîte] et comme je passais chez le client, je me suis dit, si j’allais voir…, si j’allais voir…
– [votre prénom]
– C’est ça. Si j’allais voir [votre prénom].

– Et bien, voilà c’est fait. Au revoir.
– Ben t’as pas le temps de prendre un café ? Parce qu’en plus j’ai pas de monnaie. Et tu n’aurais pas une clope par hasard ? Et aussi le dernier organigramme du groupe ?
– Accessoirement, moi je bosse et là je suis en conf call.
– Ah ! (Se tournant vers le combiné) Je suis [prénom de votre choix] manager chez [nom de votre boîte] si vous avez besoin d’intérimaires, de consultants vous pouvez me contacter au 06 XX XX XX XX. »

Parfois c’est un mail laconique : « Je rencontre le client, on débriefe après. » Car si vous connaissez le « suivi » des SSII et cabinets de conseil, le client lui, n’est pas forcément au courant. Il croit vraiment que tous les mois un manager va venir faire le suivi de son consultant, prendre des nouvelles sur l’évolution de son projet, lui proposer des formations pour monter en compétence. D’ailleurs le client admire l’efficacité et la discrétion de ces managers qui ne viennent même pas l’importuner lors de leur passage. Il est un peu con, parfois, le client.

Un manager c’est un compteur et un conteur. Il n’a pas son pareil pour vous narrer l’histoire de la pauvre SSII qui voulait offrir plein d’argent et de cadeaux à ses consultants mais que la vilaine crise a empêché d’agir. Alors, le tout gentil manager sauve ses consultants au péril de sa vie et de ses bonus. Bon d’accord tous les consultants la connaissent cette histoire. Malgré la chute immuable, on laisse toujours le manager nous la conter. Il n’y a que ce brave junior pour croire qu’elle est vraie.

Mais un manager c’est avant tout un compteur. S’il se déplace sur le site de votre mission, il doit rentabiliser. Sinon c’est en pure perte. Prendre des nouvelles de ses consultants cela ne rapporte rien et coûte trop cher. Chez ces gens là, on ne pense pas, on compte. C’est devenu un blog pour mélomanes, Brassens dans le précédent billet, Brel aujourd’hui. Faites attention nous tenterons de placer Barbara la prochaine fois.

Même les raisons d’un déplacement de manager sur un site sont comptées et de trois ordres :

Présentation d’un autre consultant. Vous êtes descendu griller une cigarette et vous le croisez avec une personne en costume/cravate, habillé comme un milord en goguette (vous étiez pareil, le jour de votre qualification, ne vous moquez pas). A cet instant le manager blêmit. Il a peur que vous ne disiez du mal de la SSII ou du cabinet de conseil devant le jeune embauché et il a encore plus peur que vous indiquiez au jeune embauché avec quel talent il gère le suivi de ses consultants.

Généralement très mal à l’aise à votre vue, il fait semblant de rien et se lance dans une conversation passionnante avec la personne qui l’accompagne. Cela en est risible. Approchez-vous un peu : «
– Bonjour [prénom de votre choix]
– Ah salue … euh … euh
– [votre prénom]
– Oui c’est ça [votre prénom]. La mission se passe bien ?
– Oh oui c’est génial, je suis tellement content d’être ici, quand je pense que je dois cela à ton réseau, tes compétences, ton savoir-faire, je ne te remercierai jamais assez. »

Faites-en des tonnes, il serait mal élevé de lui préciser tous les reproches que vous avez contre lui. Et puis après tout, chacun sa merde. L’autre consultant découvrira bien assez tôt, s’il est pris par le client. Par contre vous pouvez, à merveille, glisser un petit coup de pied de l’âne avant de le laisser souffler. Sa tension vient de connaitre un pic et une chute vertigineuse. Alors pour clore la conversation redemandez-lui son numéro de portable au prétexte que vous avez dû mal le noter car il ne répond jamais. Vous l’aurez compris, dans ces cas là, le manager se fait petit, tout petit, au niveau de sa hauteur d’âme : minable. D’ailleurs il patiente généralement dans un bistrot proche pour être le moins visible possible.

Point annuel avec le client. Lors de la qualification le manager avait insisté sur un point mensuel qui serait organisé « car chez [nom de votre boîte], le suivi c’est important. C’est notre petit « plus » qualité. C’est important pour vous en qualité de client, c’est important pour [votre prénom] qu’il sache qu’il appartient à une team et important pour nous. » Puis le premier point mensuel avait été annulé, le second reporté, le troisième oublié et le projet qui suit son cours et le client qui a aussi d’autres chats à fouetter. (Oui, nous avons des clients qui aiment fouetter des chats, chacun son dada comme disait le facteur Cheval).

Bref selon l’adage des SSII et cabinet de conseil : « Pas de plainte, bonne nouvelle. Plainte on la remplace par une nouvelle. » Cependant une fois l’an le manager est contraint à un point avec le client. Cela le gave et cela se voit. Ce que le manager ignore c’est les liens qui se tissent entre le client et le consultant. Nous saurons avant lui tout ce qui sera dit.

Malheureusement il y a souvent un problème de traduction : «
– Je viens de voir ton manager. Il se drogue ou c’est naturel ce regard bovin ?
– Je ne connais pas très bien, il doit se droguer.
– Alors je lui ai indiqué que j’avais apprécié la façon dont tu avais été opérationnel très rapidement, ton intégration sur le projet, ta force de proposition, bla, bla, bla. »

Ce genre de conversations est souvent interrompu par votre manager qui vous attend en bas : «
– Bon alors le débriefe avec le client. Il est flic ou chef de projet d’ailleurs, il me regardait comme si j’étais drogué ?
– Je crois qu’il était vétérinaire dans une autre vie. Alors son avis sur ma mission ?
– Oh la, la, cache ton enthousiasme. Il regrette que tu le sollicites encore sur des points où il attendrait plus d’autonomie de ta part, il te trouve un peu effacé, pas trop dans la team project, il trouve surtout qu’au prix qu’ils te louent tu pourrais fournir des idées autres que d’aller prendre des cafés en groupe. »

Vous l’aurez compris, en aucun cas le manager ne saluera votre travail. Cela voudrait dire reconnaître vos qualités, donc encourager ces qualités par une augmentation méritée. Il en est hors de question. Un débriefe de manager est toujours moyen. Ne cherchez pas, laissez-le partir, rentrer dans ses locaux de SSII ou de cabinet de conseil, cette petite mascarade lui a coûté deux heures improductives. Il faut qu’il passe le reste de la journée à réfléchir à la façon de vous supprimer votre augmentation. Mais votre vengeance arrive…

Besoin d’information. C’est le troisième motif de déplacement d’un manager. On lui demande de faire du chiffre, il n’y connaît rien alors il vous sollicite. « Je te propose un déjeuner ». La voilà votre vengeance. D’office il va vous proposer un sandwich jambon-beurre sur les marches. La vengeance se consomme froide mais le repas avec le manager sera chaud, très chaud. C’est votre lieu de mission alors lâchez-vous, vous connaissez les lieux. Et si vous ne connaissez pas renseignez-vous en interne sur les habitudes des directeurs. Sur la route du restaurant : «
– Non, parce que tu vois, on me demande de développer le compte et je ne connais personne. Tu ne veux pas un sandwich ce midi ?
– Laisse j’ai mes habitudes dans un restaurant à côté. [présentation de la carte]
– On peut prendre un menu pour deux ?
– Tu rigoles, cela fait deux jours que j’ai reçu ton mail et je suis à la diète dans l’attente de ce déjeuner. Alors madame, nous commencerons par une terrine de foie gras.
– Des rillettes c’est très bien aussi.
– Laisse je m’occupe de la carte. Ensuite nous prendrons la pièce de venaison. C’est du sanglier ou du cerf ? … Sanglier, parfait.
– Moi ce sera tout.
– Mais non, ensuite nous prendrons un poisson, la…
– L’addition.
– Non, la ronde des fromages, la farandole des desserts, cafés, digestifs et cigares. Pour le vin…
– Un pichet de côtes du Rhône
– Un Haut-Brion sur l’entrée et la viande, un Corton-Charlemagne pour le poisson et un Muscat Beaume de Venise sur le dessert. Ne cherche pas le prix des vins c’est moi qui ai la carte.
– Oui mais ça va faire cher.
– Tu veux développer le compte où pas ? Les infos que je peux te fournir c’est cinquante consultants par trimestre que tu vas faire rentrer.
– Cinquante ?!
– Au bas mot. »

A la fin du repas vous lui promettez un mail dans l’après-midi. Chose promise, chose due, vous lui adressez un mail pour le remercier de l’excellent repas. Vous n’êtes pas un rustre.. Vous le laissez mariner quinze jours sans répondre à ses mails et à ses coups de fil (chacun son tour) et vous lui envoyer un organigramme que vous avez trouvé sur le serveur de l’entreprise. Vous remplacez 2003 par 2011, vous laissez les mauvais numéros de téléphone et après il se démerde. C’est rare mais quand ça arrive c’est très très bon. Sauf le Haut-Brion qui était un peu trop jeune et ouvert trop tard. Et vous verrez, cela ira mieux demain.

Là bas, au fond, on l’a vu

Prochain article : W comme Work at home, le 20 avril 2011

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6 commentaires pour Y comme Yéti

  1. Consultor dit :

    Il y a quelques années, j’avais pris une semaine de sports d’hiver.
    Premier jour, première descente, juste au bas de la piste, sur qui je tombe ?
    Eh oui, vous l’avez deviné… mon manager !!!
    Garanti 100% authentique !!!
    Je ne suis plus jamais allé aux sports d’hiver depuis.

  2. ploooooc dit :

    Consultor au Tibet ! Il y avait pourtant autre chose à faire :

  3. Consultante dit :

    D’aussi loin que je me souvienne, les managers/commerciaux n’ont jamais payés pour les déjeuner quelque soit leur demande : débriefe rdv client, besoin d’information ou autre….:(

  4. Julien dit :

    Je prends vraiment beaucoup de plaisir à vous lire. C’est bien écrit et souvent très drôle. Je bosse dans l’info également mais pas à un niveau ingé (je n’ai d’ailleurs aucune envie d’en être un…) mais certains passages me rappellent du vécu… Bonne continuation et encore bravo !

  5. Ex_consultante guérie & agguérie dit :

    C’est énorme!! :)) Passage du Yéti chez le client, tu as remarqué comme d’un coup, il fait genre ultra busy? Le Yéti fait tjrs le suivi d’une autre mission quand il visite sur place la tienne. Du coup, même quand il est sur place, y’a pas moyen de lui demander des trucs.

  6. Super Menteur dit :

    Ne pas oublier que le yéti mue très souvent.
    En effet vous passez l’entretien de qualification avec Yéti 1, puis au bout de trois mois c’est Yéti 2 (le même genre, mais avec un autre pelage) qui vient faire un point. Six mois passent et Yéti 3 (un peu plus petit mais tout aussi velue, c’est moins gracieux sur une femelle) qui veut vous rencontrer.
    A quand un article sur la reproduction du Yéti dans les couloirs d’entreprises du CAC40 ?

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