W comme Work at home

Les beaux jours, quand vous sortez du boulot et qu’il y a encore du soleil, c’est le plus dur. Quand vos copains vous pressent de les accompagner pour boire un coup et que vous devez répondre par la négative car vous avez encore du travail.

Attention, pas du boulot de votre mission. Il serait formellement interdit de sortir sous une forme ou une autre un quelconque document. Streng verboten. Et puis vous lui consacrez déjà 13 heures pas jour à cette charmante mission, vous n’allez pas, en plus continuer le soir. Nous n’incluons pas bien sûr les nombreuses heures de découverte, révision, mise à niveau, nécessaires, pour que vous atteigniez enfin le niveau de la mission sur laquelle vous avez été loué par votre charmant manager. Ce même manager qui a toujours la solution à toutes vos lacunes : « Tu trouves tout sur Wikipédia. – Oui j’y trouve aussi tout sur l’appendicite, cela ne fait pas de moi un chirurgien. »

Donc les heures de travail nocturne que nous évoquons ici n’ont aucun rapport avec votre mission ou alors, parfois, de très très loin. Non ce qui vous attend le soir, c’est du boulot pour la grandeur, pour la gloire, pour le prestige, pour … votre employeur direct : votre SSII ou cabinet de conseil.

Vous nous répondrez que vous travailler déjà pour eux de façon diurne, pourquoi le faire de façon nocturne ? Mais souvenez-vous, cela avait débuté lors de l’entretien d’embauche : « Nous ne sommes pas une simple SSII ou un cabinet de conseil. Si vous êtes ici c’est par ce que nous sommes les meilleurs et vous le savez. Comme je sais que vous êtes le meilleur, sinon je ne perdrai pas mon temps avec vous. Et comme vous êtes le meilleur dans votre domaine, j’attends que vous partagiez avec nous cette connaissance. » Trop empressé de signer votre contrat de travail, vous aviez tout accepté.

Et voilà votre manager qui revient à l’assaut : « Dis donc Coco, tu travailles bien sur un projet en rapport avec la 4G ? Le cabinet voudrait monter une offre à proposer aux clients. Si tu participais, tu optimiserais ton positionnement dans la boîte. » En résumé, on veut se la péter face aux grandes entreprises. Prouver que nous sommes une SSII ou un cabinet de conseil solide et valable. Mais nous sommes un peu courts au cabinet pour de tels sujets, vu que nous ne disposons que de managers. Pourquoi ne pas mettre alors à contribution les consultants ? Dans un premier temps la sale besogne est confiée aux consultants en inter-contrat, mais pour la vraie connaissance technique, on se doit de faire appel à des sachants, des connaisseurs du métier, des dernières tendances et techniques, bref les consultants en mission.

Comment faire pour motiver des personnes qui sortent lessivés de leur journée de boulot ? Petite discussion entre managers : «
– Bon alors cette offre 4G, on en est où ?
– J’ai trois intercos qui ont débroussaillé, cherché la doc et tout, et tout, mais je suis un peu court. Ils ne sont pas motivés, toujours en préparation de qualification, en qualification ou en débriefe de qualification.
– Comment ça pas motivés ?
– Ils ont des spécialisations banque, assurance et ingénierie automobile. La 4G, ce n’est pas leur came.
– Merde. Et l’ouverture d’esprit.
– Je leur ai dit.
– Ces trois cons tu me notes leur nom. Pour les augmentations, dans leur cul ! Bon on fait quoi pour l’offre 4G ? On embauche un ingénieur téléphonie que l’on laisse mariner en interco ?
– Ouais … à moins que l’on demande à l’autre con ?
– Lequel ? Il y en a tellement dans notre boîte ?
– Tu sais celui qui est en mission chez [un opérateur téléphonique].
– Qui le geek ? Après le taf il doit switcher directement sur WoW.
– Alors l’autre, celle qui a un beau c*l ?
– Oui c’est vrai, très beau c*l. Mais mariée et un enfant. Le soir elle ne se bougera pas pour nous.
– Mais on n’en a pas un seul de normal chez nous ?
– Non, sinon ils ne seraient pas en SSII ou pas chez nous. Le moins pire c’est [nom de votre choix].
– Lui ! c’est le moins pire ? Merde alors ! Il n’acceptera jamais, il nous déteste.
– Laisse faire le cador. [Composition du numéro de téléphone].
– Salut comment ça va c’est M&M les managers de ta boîte. On voulait savoir si tu étais OK pour nous aider. Tu maîtrises la 4G et on veut monter une offre 4G. Alors on s’est dit, ça tombe bien.
– Allez vous faire enc*ler.
– Oui, nous aussi, cela nous ravit de travailler avec toi.
– Je veux passer chef de projet.
– « Je veux passer chef de projet », « Je veux passer chef de projet », tu n’as que cette rengaine à la bouche. Nous ne pouvons pas te vendre sur un tel profil. Ce serait faire courir de graves risques à l’entreprise et au client. En outre, tu ne peux pas être chef de projet, tu ne l’as jamais été.
– Je n’ai jamais été testeur, je le suis devenu pas tes soins et ton talent auprès du client.
– Il y a surtout une part importante de management dans un rôle de chef de projet. Ton implication sur notre offre 4G te permettrait de mettre en avant tes talents de chef d’équipe. Nous pourrions, après, revoir ton positionnement sur des missions de chef de projet.
– Et cela implique quelle charge de travail pour moi.
– Deux points, un atelier à animer et une présentation finale à la filiale Téléphonie du groupe.
– OK. »

Et notre consultant a raccroché, en oubliant de demander des détails sur la fréquence. Les deux points et l’atelier sont hebdomadaires. En cadeau nous ajoutons une restitution mensuelle avec les managers. Et comme cela nous fait plaisir, les conf call avec les intercos ce ne serait pas une, pas deux, ni même trois, mais cinq par semaine. Depuis la déprogrammation sauvage de Carré Viiip et la fin de Top Chef vous ne saviez comment occuper vos soirées, remerciez vos managers.

Alors concrètement comment cela fonctionne ? Vous devenez chef de projet dans votre entreprise, sur un sujet interne. Attention, si cela fait bien deux emplois différenciés, cela ne donne pas droit à deux salaires. C’est du bénévolat, en plus de ce que vous faites déjà en mission. Vous vouliez être manager, on vous offre la pire des options : Manager des intercos pas motivés et dont la journée est comprise entre 10h et 17h et deux heures de pause déjeuner. Ou pire manager des personnes, elles aussi en mission, mais archi motivées par une participation à un projet interne. Enfin motivées, tant qu’elles ne sont pas affectées à un projet interne. Après la motivation faiblit.

Vous êtes donc à la tête d’une escouade de bras cassés, un peloton de pieds nickelés. Quant à votre part de management, elle va se limiter à relancer des acteurs pour tenir les deadlines. Un vrai boulot de chef de projet en un mot. Mais un rien chronophage. Il faut passer régulièrement motiver les troupes en inter contrat ou sur le lieu de leur mission (c’est à cela que va servir votre pause déjeuner), puis il faut régulièrement rejoindre votre SSII ou cabinet de conseil après le boulot pour débriefe de l’état d’avancement avec votre manager. Au regard du temps passé dans les transports en commun, achetez directement tous les volumes de La recherche du temps perdu. Ce ne sera pas perdu pour votre culture personnelle et vous aurez largement le temps de tout lire et relire.

Vous devinez la suite ? Après quelques mois à vous crever pour motiver l’immotivable ; n’avoir répondu à personne et aucune invitation ; dormir trois heures par nuit. Bref arrive enfin le temps de la restitution de votre boulot. Vous en êtes à la version 74 de votre document tant vous voudriez que le mieux soit l’ami du bien. Devant les managers et le grand patron vous présentez votre offre, votre travail. Vous vous êtes fait aider, et par honnêteté vous avez cité tout le monde. Par contre, une chose est sûre, pour piloter cette offre vous voyez un profil qui correspond à la perfection au votre. Ne rougissez pas c’est le jeu.

C’est aussi le moment où l’un des managers, présent, s’exclame « Cela colle parfaitement avec le profil de machin qui en plus est en inter-contrat. » Et tous ses collègues d’approuver chaudement cette remarque et la candidature de machin. Votre manager en tête. Vous venez de comprendre que le Capitole n’est jamais loin de la roche Tarpéienne. Votre offre vient de vous filer entre les mains. Hagard, vous sortez de la salle de réunion, froissant quelques feuillets, dedans vos mains tremblantes, nous vous voyons vous éloigner, courbé et déchirant.

Alors pourquoi se consacrer à ce type de projets internes ? D’abord certains sont de fantastiques lécheurs d’arrière-train. Un projet interne leur permet de passer très régulièrement voir les managers, de se faire voir, de se pousser du col et si possible d’écraser au passage deux ou trois collègues en mission chez le même client.

Ensuite, il y a parfois des sujets vraiment intéressants. Ce travail le soir permet aussi de s’auto-former dans un cadre un peu plus strict que simplement avec un bouquin qui cale, depuis son achat votre canapé. Cette méthode oblige à s’impliquer un peu plus dans le souhait de formation.

Enfin il y a l’argent. C’est un argument de poids pour demander une augmentation qui ne peut plus être refusée. Grâce à votre travail, votre SSII ou cabinet de conseil est devenu(e) une référence sur l’offre 4G et propose un pack Gestion de Projet 4G qui va de l’étude d’avant projet à la maintenance applicative. 3% ce sera l’aumône que vous octroiera royalement votre manager. 3%, cela ne couvrira même pas l’achat de La recherche du temps perdu. Mais vous aurez lu Proust et cela n’a pas de prix. Vous verrez, cela ira mieux demain.

Votre équipe projet en interne

Prochain article : E comme EAI, le 25 avril 2011

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