Y comme You’re great

Cela avait été une semaine assez prenante. Des horaires de malade pour votre projet, des heures en plus pour la grandeur de votre boîte. Quand vint le vendredi soir vous vous étiez vidé la tête en même temps que quelques chopes de bière. Le samedi matin vous aviez prévu de récupérer votre carence en sommeil mais à 8h00 il était là, scotché à votre sonnette, le préposé des Postes : « J’ai un recommandé pour vous ! ». La fin précoce de votre grasse matinée présentait l’unique avantage de vous éviter l’heure et demie de queue dans le bureau postal pour récupérer votre courrier.

Malgré les effets et effluves du houblon fermenté, vous vous étiez rapidement interrogé sur l’expéditeur de cette missive ; banquier suspicieux, annonce d’un licenciement, héritage d’un oncle d’Amérique. La découverte de l’en-tête de l’enveloppe vous avez fait pester. C’était votre entreprise qui croyait bon d’envoyer un courrier avec Accusé de Réception. Par contre, ni le format et ni le grammage ne pouvaient vous laisser espérer l’annonce prochaine de vacances prolongées chez pôle Emploi.

A l’intérieur, une invitation en bristol épais, chez les consultants branchés on dit un flyer, vous conviant dans un lieu magique à une soirée d’exception. Rejoignant votre douce moitié dans la couche conjugale vous l’aviez délicatement réveillé(e) d’un coup de coude dans les côtes pour lui faire part de l’invitation. Avant de retourner le carton et de l’encourager à se rendormir, l’invitation ne s’adressant pas aux conjoint(e)s.

Vous n’en reveniez pas. Un tel lieu, un tel prestige et vous qui passiez vos journées à fulminer contre les bâtiments sales de votre SSII. Ils avaient vraiment fait les choses en grand, très grand, trop grand peut-être. Vous consultiez même sur internet les tarifs de locations de tels lieux. La somme était astronomique. Les propriétaires des lieux égrainant la liste des précédents évènements. Des vidéos vous présentaient les installations grandioses réalisées par des groupes du Luxe, de la Téléphonie ou de la Mode pour les fêtes d’entreprises annuelles ou les lancements de nouveaux produits. Et votre boîte, dont la crédibilité et la qualité font rire toute la place de Paris, allait organiser sa grand-messe dans un tel endroit. Vous n’en reveniez vraiment pas.

Votre cerveau marinant encore dans l’écume de mousse des blondes de la veille se mit malgré tout en état d’alerte. Tous les warnings dans le rouge. Le coût pharaonique de cette petite sauterie était tout trouvé : votre absence d’augmentation. Malgré l’heure matinale vous vous étiez lancé dans de savants calculs. Pour compenser votre non-augmentation, vous devrez boire 167 bouteilles de champagne. Belle soirée en perspective.

Cessons, un instant, la moquerie facile et profitons pleinement de cette magnifique soirée. Vous aviez décidé d’avoir, ce soir là, le regard de l’enfant un matin de Noël au pied du sapin. Vous souhaitiez que tout ne soit que beauté, joie et bonheur. Donc à la date indiquée sur le carton, vous vous présentez devant ce lieu. C’est vraiment très beau et bizarrement pas de publicité tapageuse, pas d’extravagance exagérée, à peine si le bâtiment semble ouvert.

A l’entrée un service de sécurité, loué pour la soirée, vérifie votre tenue et le contenu de votre sac. Des fois que des consultants fous aient dans l’idée de faire exploser un bâtiment classé et transforme en purée leurs congénères. Derrière les lourdes portes, des hôtesses, louées aussi pour la soirée, vous accueillent et vérifient votre flyer et votre présence sur la liste des invités. On est moins pointilleux pour entrer au Baron. Vous cherchez un vestiaire. Oups ! Votre entreprise a oublié d’en louer un. Vous allez donc passer la soirée avec votre manteau sur le dos et votre attaché-case à la main. Ceci vous permettra de glisser subrepticement quelques une des 167 bouteilles de champagne que vous n’aurez pas eu le temps de boire.

A l’intérieure une musique, faussement jeune, couvre le brouhaha des personnes déjà arrivées. Et sur les trois mille consultants et managers, déjà dans la place, votre regard n’en croise qu’un, celui de votre manager qui, sans vous saluer, fond dans un groupe se cacher à votre arrivée.

Malgré toute votre bonne volonté vous constatez que la consommation de 167 bouteilles de champagne va être difficile car il ne semble y avoir qu’une petite centaine de bouteilles pour tout le monde. Soit, au regard du nombre d’invités une moyenne de 4,5 cl par personne. Vous reportez donc à plus tard un état d’ébriété difficilement atteignable même avec les mélanges les plus fou de cola-banga. Pensant vous replier sur les petits-fours vous devez admettre qu’il fallait arriver une heure avant pour espérer avaler un macaron. Il ne reste que les piques mâchouillés et nus et trois olives noires. Le traiteur a été loué lui aussi mais pas trop cher.

A jeun et le ventre vide vous relever la tête pour admirer la décoration du lieu. Vous êtes assez loin des délires artistico-décoratifs des marques qui exposent leurs vidéos de soirées privées sur le site internet du bâtiment. En prenant un peu de recul à la recherche d’un coin fumeur vous constatez que la salle est trois fois trop grande. Que la décoration n’est constituée que de cinq panneaux en PVC vantant votre entreprise et que l’ambiance n’est pas tamisée pour favoriser des rapprochements coquins entre consultants mais un simple cache misère. Si la misère est plus belle au soleil, elle est surtout moins voyante dans la pénombre.

Mais soudain tout s’agite, tout le monde frétille et se rapproche du podium central. Un son et lumière, digne de votre première boum en 4ème, annonce l’arrivée du grand patron. Boule à facettes et trois spots de couleur. Généralement ces respectables messieurs font leur arrivée, au choix, sur la musique des Chariots de feu de Vangelis ou sur Eye of the tiger de Survivor (remember Rocky Balboa). Les managers font la claque, l’ambiance est à son comble. Dans une scénographie mystico-merdique : un feu de Bengale masque l’entrée du capitaine d’industrie, du Donald Trump français, du Bernard Tapie des SSII, du Steve Jobs de la Régie. Et vous voyez s’agiter dans la fumée, le grand patron, avec la démarche d’un pingouin sodomisé par un balai. Il gagne difficilement le micro encore embué des la fumée sur scène et il assouvit un vieux rêve de gosse en hurlant un : « Ça va Paris ? », comme il l’avait vu faire en 1969 au Golf Drouot lors d’un concert des Chaussettes Noires.

Profitant de l’attroupement aux pieds du patron, vous vérifier derrière le bar si vous ne pourriez pas rapporter chez vous quelques bouteilles. Pour le moment vous avez réussit à subtiliser une canette de cola et un pschitt orange. Dépité, vous allez écouter la sainte parole.

Sortez vos souliers, vous allez avoir droit à une grande rasade de cirage. La complainte du dirigeant commence toujours par des louages sur le travail des consultants, leur implication dans l’avenir et le développement de l’entreprise, la valeur ajoutée qu’ils apportent à leur client. Sans mentir si notre ramage se rapporte à son bavardage, nous sommes les meilleurs consultants de la place. Puis, toujours de sa voix monocorde, il annonce : « Nous venons d’ouvrir une succursale à York et comme on dit là bas You’re great ! Cette année a été très dure en raison de la crise, nous savons les sacrifices que vous avez accepté pour le bien de l’entreprise. Mais rassurez-vous l’année prochaine sera pire. Malgré tout, vous verrez, cela ira mieux demain. »

Vous êtes alors à deux doigts de monter casser la gueule à votre patron pour vous avoir piqué votre conclusion bloguesque, quand votre voisine, une splendide consultante dont vous rêveriez qu’elle vienne rédiger à même votre corps ses specs, annonce à sa copine : « Il doit lire le Ploc’s Blog. J’adore ce blog, tu connais ? C’est tellement bien écrit, j’aimerai que l’auteur viennent rédiger ses billets à même mon corps. » Connerie d’anonymat !

Donc résumons, pas de champagne, un grand patron qui a le charisme d’une balayette à chiotte et une soirée passée à côté d’une meuf terrible! Une bitch de magazine, beaucoup plus bonne que la plus bonne de vos consultantes ! Youpi ! C’est aussi le moment où le ténor des TJM, le phénix des managers, le tribun des consultants, bref votre big boss annonce qu’il va vous présenter le film qui a été réalisé pour mettre en valeur les objectifs de l’année à venir.

Cela commence par dix minutes de vue d’hélicoptère (illégalement piquées à Yann Artus-Bertrand à moins qu’ils aient oublié le copyright)  vous expliquant combien, à présent, l’entreprise est impliquée dans le développement durable (le durable c’est pour son développement de l’entreprise, pas celui des consultants, suivez un peu). Puis dix minutes piquées à des films institutionnels américains avec des consultants hyper cools dont les bureaux offres des vues imprenables sur le skyline newyorkais et pour finir un panaché pendant les dix dernières minutes d’interviews réalisées dans les locaux, avec un DRH, un directeur technique et un consultant. Tous vantent la grandeur de votre boîte.

C’est amusant de voir votre Big Boss qui est classé dans les 200 plus grandes fortunes de France et qui s’exprime comme un collégien venant vous faire un exposé sur le système solaire. Il a la fougue d’un cheval mort. Si Bonaparte avait eu le talent oratoire de votre grand Patron il aurait traversé le pont d’Arcole seul. Comme chez votre client, les financiers ont pris la tête des entreprises de conseil. 2tonnez-vous de ne pas vibrer devant cette saucisse en costume qui veut mobiliser ses troupes. Un chef gagne ses galons sur le terrain, parmi ses hommes et non pas le cul vissé dans un bureau laqué à prendre son pied sur des comptes d’exploitation.

Puis Super Minus revient sur scène pour annoncer la continuité de la soirée avec la venue d’une star internationale. Vous aviez pensé à Bono, Robert de Niro ou Lady Gaga ? Perdu ce sera Anne Roumanoff, Dany Boon ou Guy Carlier. Le comique de service fera un petit sketch se moquant gentiment de l’entreprise. Raillant le patron radin, le manager obsédé ou le méchant DRH ; puis il vous servira ses plus grands succès, fera une photo avec le patron et une autre avec les managers, avant de toucher son cachet en liquide et de fuir sous l’indifférence des consultants, par la porte de derrière.

Arrivera le moment où vous recroiserez votre manager : «
– Ah salut euh… c’est quoi déjà ton prénom ?
– [votre prénom], salut.
– Cool tu as pu venir. Il est trop marrant ce comique, tu as vu il m’a dédicacé ma coque d’iPhone avec sa clé de voiture.
– La vraie classe. Oh la la, déjà 20h15. Il faut que je rentre moi, je ne suis pas manager, je bosse moi demain.
– Ah ah ah quel déconneur ! Ca va la mission ?
– Laisse tomber tu es bourré là. »

Shakespeare avait écrit Beaucoup de bruit pour rien, nous pourrions l’actualiser par Beaucoup d’argent pour pas grand-chose. A quoi servent ces grandes messes ? Mobiliser les troupes ? Nous doutons. Encourager les consultants ? Nous blaguons.

Ne cherchez pas sur le site du monument historique la vidéo, à postériori, de la soirée, ils ont un modérateur très strict. Pour le prestige du lieu, les soirées cheaps ne sont pas visibles. Pendant six mois, sur la page d’accueil du site de votre entreprise trônera la photo du grand patron avec le comique qu’il s’est payé pour la soirée et un sous-titre genre « Car le challenge n’interdit pas l’humour » ou « Tous les talents sont chez nous ». Fin de la soirée. Vivement l’année prochaine !

« Hop, hop, hop. Cela ne se passe pas du tout comme ça dans ma boîte » me diront quelques consultants surpris par le tableau dressé. En effet, certaines structures plus petites, tiennent à l’aspect familial. La sacro-sainte messe annuelle a un côté repas de famille dominicale. Il faut se faire beau, on se rend dans les beaux locaux des beaux quartiers où l’on retrouve tout plein de beaux consultants. La beauté du diable, grattez le brillant et sous les dorures apparait le stuc.

Chez les consultants moches, comme chez les beaux tout le monde est great. Il y a parfois un peu plus de champagne, voir beaucoup plus de champagne chez les beaux. Buvez et souriez, vous êtes filmés. Le champagne devient le stress test du consultant. On vérifie sa tenue à l’alcool comme gage de sa qualité humaine. Tant pis pour les consultants que l’on retrouvera le lendemain la gueule dans les bégonias en train de cuver. Dans les boîtes de beaux consultants les rapprochements sont vivement encouragés. Il est alors de très bon ton de se frotter, tétons en avant, contre un manager, un responsable RH ou un président, selon les aspirations que l’on souhaite donner à sa carrière et les expirations de sa nuit future. Ce n’est pas sale, c’est beau. Tout est beau entre gens beaux.

Parfois aussi, le grand patron a été conscient du ridicule de sa soirée annuelle. Alors il demande aux managers d’organiser des événements par unité commerciale, Business Unit. Vous recevez donc un mail vous proposant au choix : Karting ou Paintball. Quelque soit votre entreprise, quelque soit votre manager, quelque soit votre sexe ou quelque soit votre âge, ils vous proposent tous et toujours karting ou paintball. Ces deux activités doivent exhaler la franche camaraderie masculine, la testostérone en barre. Mais cela permet d’envoyer votre manger dans le décor ou d’en faire la cible de tous les tirs, même au sein de sa propre équipe. Vous verrez, cela ira mieux demain.

Journée rafting avec votre SSII ou cabinet de conseil

Prochain article : O comme Ouverture de compte, 20 mai 2011

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La playlist du billet

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2 commentaires pour Y comme You’re great

  1. Consultor dit :

    Plutôt que Les Chariots de Feu ou Eye of the Tiger, je verrai plutôt cela 🙂

    http://www.dailymotion.com/video/x8u06d_cirque-franconi-cirque-paris-france_creation

    Quoique, ce n’est pas très gentil pour les clowns qui, eux, sont de véritables professionnels…

  2. ploooooc dit :

    @Consultor, heureusement les clowns meurent aussi :

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