I comme Interne

Ce matin là vous aviez reçu un mail de votre manager. Il vous annonçait que compte tenu des contraintes du client et du projet, il ne pouvait donner une suite favorable à votre demande de formation. Vous vous en foutiez presque, puisque votre demande avait été envoyée il y a huit mois. Vous aviez oublié. Vous vous étiez débrouillé pour devenir opérationnel sur le sujet, pour le bien de votre mission. Malgré tout, un fond de rage vous conseillait d’aller griller une sèche pour calmer vos nerfs à coup de nicotine et/ou caféine.

Là, sur le bout de trottoir, où vous avez vraiment le sentiment de faire la pute tant vous y battez la semelle, vous croisiez votre ancien client. Celui que vous aviez accompagné sur ce projet phare et qui était devenu un des pontes de la boîte grâce à la réussite dudit projet. C’est aussi ça le Conseil. Contrairement à beaucoup d’internes il n’avait pas gardé les lauriers pour sa seule tête et les avait partagés avec son équipe Après les salutations d’usage et quelques vannes sur votre statut de prestataire, il vous proposait de rejoindre ses équipes : « Je suis un peu en vue en ce moment, on ne me refuse rien. J’ai besoin d’embaucher, il n’y a que des bras cassés dans cette boîte. Cela te dit ? »

Le temps d’avaler de travers votre fumée et de tousser votre café sur sa cravate, vous lui demandez un peu de réflexion. C’est donc ainsi que l’internalisation se ferrait ? Vous aviez rêvé des tambours et des trompettes, du tapis rouge couvert de pétales de roses ou du mail adressé par le grand patron vous suppliant de rester dans son entreprise. Au lieu de cela, c’était un échange de clopes sur un trottoir. Après tout vous n’étiez qu’un prestataire. Vous n’étiez déjà pas rentré par la grande porte mais par la fenêtre du consulting. Il ne fallait pas espérer mieux.

Devenir salarié et non plus collaborateur. La réponse demandait réflexion. Alors vous avez dressé sur le papier la liste des avantages et inconvénients de votre situation d’externe versus interne.

A première vue tous les avantages sont dans l’internalisation. De la cantine moins chère, au CE ; des prêts plus intéressants aux primes, bonus, abondements. Mais depuis le temps vous connaissez l’esprit de ce blog. Si tout était si simple nous écririons : « Vous recontactez votre ancien client, vous donnez votre accord, signez votre promesse d’embauche et vous verrez cela ira mieux demain. » Fin de l’article.

En dehors de la simple contradiction rhétorique, pour que ce billet puisse avoir un peu de substance il faut aussi s’interroger sur l’aspect plus obscur du prestataire devenu interne. Où, comment vous apprendrez à la fin de ce post que le consultant est comme la scarole.

Donc, quel bilan faudra-t-il tirer de votre transfert ?

Vous n’aurez plus cet horrible commercial à la con qui faisait office de manager et RH. Mais ne vous croyez pas débarrassé pour autant. Maintenant qu’il sait que vous êtes interne il vous harcèlera pour vous vendre du développeur, vous louer du testeur, vous brader du chef de projet. En interne vous aurez un manager qui vous fixera ses propres objectifs métiers qu’il tient lui-même de son N+1, qui les tient de son N+1, qui les tient du chef de subdivision, qui les tient de son chef de secteur, qui les tient du grand patron qui les tient de l’actionnaire. Vous vouliez du management, on va vous tenir à la culotte.

Vous n’aurez plus cette horrible crainte de la mission d’après et des angoisses géographiques pour rejoindre votre lieu de travail. Maintenant que vous êtes dans un groupe dynamique il est hors de question que vous vous encroutiez au même poste plus de trois ans. En interne, à vous les joies des changements de service, de bâtiment, de ville, de département ou même de pays, pour les plus brillants, au gré des réorganisations. Vous vouliez une carrière, on va vous demander de la booster.

Vous n’aurez plus cette horrible peur de l’âge qui gagne le consultant et qui le rend de plus en plus difficile à placer en mission. En interne, vous avez dix ou quinze ans pour faire vos preuves avant de finir dans un placard doré pour le reste des longues années qui vous occuperons jusqu’à votre retraite. Vous vouliez la sécurité, on va vous l’imposer contre vos envies.

Vous n’aurez plus cette horrible frayeur de votre salaire. Vous connaissez tout des grades, rangs, fonctions, rôles dans votre nouvelle entreprise. Fin des +10% ou +15% en changeant de SSII ou de cabinet de conseil. En interne, vous savez que votre promotion ne pourra pas se faire avant cinq ans au grade supérieur, puis dix ans de latence avant de reprendre du galon. Tout est posé, calculé, arrangé. Vous vouliez le confort, on va vous couver, petit poussin.

Vous n’aurez plus cette horrible anxiété à propos de cet interne à qui vous étiez à deux doigts de casser la gueule. Maintenant c’est votre collègue. Et entre collègues tout va toujours très bien. Il va juste falloir supporter jusqu’à votre retraite ses blagues salaces et son humour de carabin. En interne, tout le monde est sympathique, sauf les prestataires. Vous aviez une grande gueule, on va vous la fermer.

Vous n’aurez plus cet horrible questionnement sur l’assortiment quotidien de votre cravate et de votre chemise. En interne le costume est à peine de rigueur et la cravate limitée aux directeurs. A vous les chemisettes ouvertes sur votre poitrail velu (cela vaut aussi pour vous mesdames), les chaussettes de tennis blanches avec une veste tweed so seventies. Vous vouliez le classicisme vestimentaire, on va vous offrir des mocassins à gland.

Vous n’aurez plus cet horrible scrupule écologique qui vous poussait à jeter systématiquement la presse syndicale mal photocopiée et déposée sur votre bureau même si elle ne vous concernait pas. En interne, cette propagande crypto-bolchévique devient le seul moyen de se tenir informé de la vie interne de l’entreprise. Vous vouliez l’accès à l’information de votre entreprise, on va vous offrir des silences dignes des SSII.

Vous n’aurez plus cet horrible besoin d’excellence qui caractérise les prestataires que l’on paie cher et qui doivent donner le meilleur d’eux-mêmes. En interne, vous allez devenir garde chiourme, faire suer sang et eau à des consultants dont vous piquerez tous les lauriers pour tresser votre propre couronne. Vous vouliez manager, on va vous apprendre que le prestataire s’offre, se taille, s’arrose, se jette comme une plante verte et en moins utile car il ne produit pas de chlorophylle.

Vous n’aurez plus cet horrible mauvais goût qui faisait passer votre bureau pour un showroom de la Zen Attitude sous prétexte qu’à part un écran, un clavier un téléphone et une souris vous n’aviez rien sur votre bureau. En interne on se lâche, photos des marmots dans un cadre bricolé pour la fête des mères/pères, gadgets publicitaires de l’entreprise, fond d’écran avec un gros plan sur votre minou (nous parlons de l’animal, rassurez-vous mesdames). Vous vouliez personnaliser votre espace de travail, on va vous permettre de le transformer en bordel.

Vous n’aurez plus cette horrible espérance de places à Roland Garros, l’America’s Cup, le tournoi des VI nations, la coupe de France de Football, les éliminatoires départementaux de pétanque ; au motif que votre nouvelle entreprise sponsorise un de ces événements. En interne, ces places se méritent. Elles sont réservées aux meilleurs clients, meilleurs vendeurs, rarement aux internes. Vous vouliez les accès open bar, on va vous offrir -5% sur les places catégories A à 150 euros pièce.

Vous n’aurez plus cette horrible hantise à propos de votre agencement dentaire, ces traces que vous laissiez sur tous les parquets où vous passez. En interne on ne dit jamais de mal de ses collègues mais la médisance est de très bon ton. Vous découvrirez que votre carrière se joue à partir de 18h, profitez en pour faire votre place sur le dos de toutes les mères de famille qui doivent courir rechercher leurs petits à partir de 16h30. Vous vouliez « ne pas montez bien haut peut-être, mais tout seul », on va vous apprendre que Cyrano de Bergerac, c’est comme La Princesse de Clèves, cela ne sert à rien.

Vous n’aurez plus cet horrible humanisme gauchiste qui vous obligeait à trouver que les noirs et les arabes sont des gens formidables. En interne, on est ouvertement raciste, sinon on embaucherait les noirs et les arabes. Alors vous aussi trouvez que tout n’est pas totalement mauvais dans les idées de la partie la plus extrême de la droite française. Vous vouliez réformer le système de l’intérieur, on va vous apprendre ce qu’est vraiment le patriotisme économique.

Vous n’aurez plus cet horrible quota de vacances et RTT toujours trop insuffisant. En interne, vous avez pléthore de jours, même trop. On a pensé à vous avec des systèmes de Compte Épargne Temps pour partir plus tôt à la retraite en restant très actif le reste de sa vie professionnelle. Vous vouliez les huit semaines de congés par an, on va vous apprendre que les gens importants ou ceux qui veulent l’être ne prennent pas plus d’une semaine et encore, fractionnée en six fois.

Vous n’aurez plus cette horrible moquerie sur votre physique disgracieux. En interne, vous pourrez avoir des prestataires et vous choisirez les plus belles, celles qui ont les plus beaux décolletés, les plus belles jambes, les plus beaux c*ls. On ne parlera plus de vous que comme le responsable de l’équipe de bonasses. Mais si on regarde, on ne touche pas. Vous vouliez jouer le sultan dans son harem, on va vous demander de faire l’eunuque.

Il y a un beaucoup de mauvaise foi et un peu d’envie dans les descriptions que nous dressons du transfuge prestataire internalisé. Là encore les grandes sociétés ne jouent pas leur rôle. Le passage en SSII ou Cabinet de conseil devrait être une forme de très très longue période d’essai avant une proposition d’embauche (même si nous reconnaissons que cette attitude est déjà moyenne). Mais les entreprises ne veulent pas, n’osent pas prendre le moindre risque et l’on voudrait qu’elles soient performantes dans une économie mondialisée !

Alors comme promis voici la réponse à la similitude entre le consultant et la scarole. Je vois d’ici les plus grands amateurs de calembours expliquer que la vie d’un consultant c’est De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll (et non les huit scaroles). Non le point commun entre le consultant et la scarole n’est pas là. Le point commun est que les propositions d’internalisation sont comme la salade, on ne les ressert pas.

Alors, ami prestataire à qui la proposition échoit, pèse vite le pour et le contre, ne relis jamais ce billet plein d’amertume, et fonce ! Plus les entreprises seront constituées d’anciens prestataires, mieux cela se passera pour les futures personnes en mission sous vos ordres. Une fois en interne, souviens-toi de tes années de prestataire et regarde avec intelligence ces personnes qui travaille avec et pour toi, qui dispose de connaissances que tu n’as plus et qui ne demande qu’à faire avancer tes projets. Tu ne seras pas leur chef, alors ne joue pas les brigadier de l’armée mexicaine, un peu d’humanité. C’était ta force quand tu étais presta. Et vous verrez, cela ira mieux demain.

Vers l’infini et l’au-delà

Prochain article : J comme Je me casse/Jeter, 15 juin 2011

Petite découverte sur le net. Un prestataire en fin de mission, un client comique, une blague à faire à votre manager, ce site est fait pour vous : boutiqueduconsultant.fr (La boutique et le blog). Trouvez toutes vos idées de cadeaux (mug, t-shirt, cravate, porte-clés, badges…). Dans les commentaires nous vous invitons à proposer vos slogans pour votre futur mug, les administrateurs de la boutique du consultant lisent nos articles et sont ouverts à toutes vos propositions.

Pour notre part, nous leur proposons :

  • SSII : La Farce tranquille
  • Casse toi pauv’ presta

Mise à jour le 13 juin 2011 : Des milliers de tests réalisés, des centaines de pages de spécifications rédigées, des dizaines de projets phares gérés et la reconnaissance arrive enfin sur une tasse à café. C’est ma mère qui va être fière de moi.

Par contre le premier qui F*CK en se faisant passer pour le Ploooooc, on le retrouve et on le f*ck off.

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8 commentaires pour I comme Interne

  1. Super Menteur dit :

    Voici des propositions pour ma future cravate :
    – I’m not an animal, I’m a prestataire
    – Presta Pride
    – En SSII tout devient possible
    – SSII, quand y’en a plus, y’en a encore
    – Touche pas au grisbi, presta !
    – Ceci n’est pas un pipe

  2. Guili guileek dit :

    Moi je propose : F*CK ME I’M PRESTA

  3. Bonjour à tous !
    Sympas vos idées, nous constatons que les prestas sont toujours aussi créatifs !
    Le but de la boutique est de rigoler un bon coup et tourner en dérision cette immense pièce de théâtre qu’on appelle « consulting » (pièce dans laquelle nous sommes tous acteurs, donc c’est aussi de l’auto-dérision !)
    Nous gardons un oeil sur vos propositions, on en a déjà retenues quelques-unes 😉

  4. ploooooc dit :

    Nous prendrions bien un mug : F*CK ME I’M THE PLOOOOOC

  5. Le Mug Edition Spéciale ploooooc est disponible http://www.boutiqueduconsultant.fr/ 🙂

  6. Izura dit :

    Etant en dernière année d’école d’ingénieur informatique, votre blog m’a rendu très cynique vis a vis du métier que je vais faire plus tard.
    Grace à vous, j’envisage de me reconvertir dans l’élevage de pangolins en Amérique du sud.
    Je vous en remercie.

  7. ploooooc dit :

    C’est très joli l’Amérique du Sud et puis le pangolin est une bête attachante, on dirait un commercial, en moins con.
    Ne devenez pas cynique, soyez juste informé du marigot dans lequel vous vous apprêtez à faire trempette.

  8. presto dit :

    Ya beaucoup de complexe de se sentir utile de voir quelqu’un piquer les lauriers etc, alors que je pense qu’il faut juste prendre l’argent où il est.
    Il y a des gens qui n’ont pas de travail ou qui sont payés beaucoup moins cher.
    Je ne me sens pas pauvre en temps que presta et quand même mieux payé que beaucoup de gens.
    C’est sur que les internes ont des privilèges mais se tuer la santé mentale à cause de cette jalousie je ne suis pas d’accord avec ça.

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